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POESIES FRANÇOISES
DES XV« ET XVI- SIÈCLES
Imprimerie Gouverneur, G. Daupeley à Nogent-le-Rotrou Caractères elzeviriens de la Librairie Dalfis.
*35sa •
RECUEIL
DE
POÉSIES FRANÇOISES
DES XVe ET XVIe SIÈCLES Morales, Facétieuses, Historiques
RÉUNIES ET ANNOTÉES
par MM.
ANATOLE DE MONTAIGLON
et
JAMES DE ROTHSCHILD
TOME XI
PARIS
Paul DAFFIS, éditeur-propriétaire
DE LA BIBLIOTHÈQUE ELZEVIRIENNE
7, rue Guénégaud M DCCC LXXVI
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Cette
['accueil favorable que le public et la presse 'ont fait au tome X»^ du Recueil de Poésies 'l françaises, nous a déterminés à le faire .suivre immédiatement d'un XI" volume, tâche était d'ailleurs facile, en raison du nombre considérable de pièces en vers que chacun de nous avait recueillies de son côté, depuis de longues années. Les matériaux que nous avons en réserve suffiraient à fournir la matière de plusieurs volumes, et les limites dans lesquelles le premier éditeur de la Biblioîhèijue elzevirienne avait conçu le plan de ce recueil seraient singulièrement dépassées. Quel qu'ait été notre désir d'imprimer toutes les petites pièces dont nous avons la copie , nous sommes contraints de circonscrire notre travail, et de fixer dès à présent les bornes dans lesquelles il im- porte de le renfermer. Inutile d'ajouter que nous ferons un choix aussi varié que possible ; nous nous efforcerons de ne publier que des pièces offrant un véritable intérêt littéraire ou historique.
vj Préface.
M. Jannet avait fixé à dix le nombre des volumes dont devait se composer le Recueil de Poésies fran- çaises ; neuf volumes avaient déjà paru en 1865, et le dernier devait être consacré aux tables et au glos- saire. Nous avons déjà indiqué ^, mais sans en pré- ciser l'étendue, l'extension que nous comptions donner au plan primitif. L'état actuel des sciences linguis- tiques, les progrès notables qu'elles ont accomplis dans les dix dernières années, l'éclat que lui ont donné les remarquables travaux des savants de la jeune école, nous créent l'obligation de faire une plus grande place au glossaire.
Le travail préparatoire que nous avons fait, et qui est déjà fort avancé, permet de penser que la table systématique, les additions et corrections, la table alphabétique et le glossaire ne formeront pas moins de deux volumes. Notre intention est donc d'ajouter encore trois volumes de texte à ceux que nous avons déjà publiés, et de réserver les deux derniers volumes pour les glossaires et les tables. L'ouvrage comptera ainsi quinze volumes, et formera la collection la plus complète qui ait été publiée jusqu'ici de poésies déta- chées du xv" et du xvi<= siècle.
Le XI" volume, que nous donnons aujourd'hui au public, se compose presque entièrement de pièces qui n'ont jamais encore été réimprimées. Plusieurs d'entre elles sont restées inconnues aux bibliographes, et n'ont même pas été citées par M. Brunet : telles sont le Resveur avec ses resveries (p. loi), VEpistre d'ung Amant habandonnè (p. 192), la Complainte des
I. Voyez tome X, p. i.
Préface. vij
(juatres Elcnuns (p. 217) et Chichcfacc (p. 293), dont le premier éditeur du Recueil avait soupçonné l'exis- tence, sans qu'il eût été donné à aucun bibliographe de rencontrer cet opuscule précieux.
M. de Lignerolles a bien voulu mettre à notre disposition le précieux recueil provenant de la vente Veinant, qui se compose de deux pièces relatives à la délivrance des enfants de François I*-*"" et à la venue d'Eléonore d'Autriche en France. Nous n'a- vons pas hésité à réimprimer VEpistre^ bien qu'elle fût en prose, parce qu'elle constitue un document historique important, qui vient confirmer une relation déjà publiée par Cimber et Danjou, et compléter le récit fort succinct de Martin du Bellay.
Les trois pièces sur les guerres de Religion et la Ligue, que nous donnons d'après des exemplaires probablement uniques de la Bibliothèque Nationale, n'avaient pas encore été reproduites ; nous croyons qu'elles ne seront pas sans intérêt pour ceux qui s'occupent de cette époque profondément troublée, et jusqu'à présent peu éclaircie par la publication de documents contemporains.
Enfin un hasard heureux a fait tomber entre nos mains une satire en vers sur la mort d'Henri III, que la verve et l'élégance du style permettent d'attribuer à l'un des auteurs de la Satyre Mènippcc.
On nous reprochera peut-être d'avoir fait une place trop grande à la poésie amoureuse, qui est représentée par le Messager d'amours et l'Epistre d'ung amant habandonné. Il nous a paru nécessaire de donner quelques échantillons d'un genre qui a joui de la plus grande faveur, à une époque où les petites
vii) Préface.
poésies d'Alain Chartier avaient substitué à la poésie allégorique le genre amoureux, dont on a tant abusé depuis. Nous espérons que nos lecteurs nous par- donneront d'avoir réimprimé VEpistrc du bon frire, fatrasie insignifiante, mais qui est le dernier écho des cours d'amour expirantes.
Au point de vue de l'histoire des mœurs de nos ancêtres, nous donnons trois petites poésies sur les Buveurs et les Tavernes, qui, jointes aux autres pièces, déjà publiées dans ce Recueil sur le même sujet, et aux commentaires, dont nous les avons fait précéder, forment un ensemble assez piquant, et un nouveau chapitre de l'histoire des cabarets.
Le théâtre a été jusqu'à présent exclu de ce Recueil, ou du moins M. Jannet avait le projet de n'y insérer aucune pièce dont le caractère dramatique frappât à première vue; mais on n'a pas craint de reproduire les sermons joyeux, les monologues, cer- tains débats qui, bien que très-probablement récités sur les tréteaux, n'étaient pas cependant des œuvres théâtrales dans le sens actuel du mot. Nous avons donné dans ce volume le Monologue d'un Clerc de Taverne, le Monologue sur les Dames et les Faictz de Nemo qui rentrent dans la série des sermons joyeux. Nous y avons même fait entrer les Menus Propos, qui sont une véritable sottie à trois personnages, mais l'intérêt de cette dernière composition consistant beaucoup plutôt dans les nombreux proverbes qu'elle renferme que dans son caractère dramatique, nous avons pensé qu'elle pouvait sans inconvénient figurer dans notre Recueil.
Le Messaigier d'Amours.
Le Messager d'Amours appartient à la série des pièces composées à l'imitation des petits poèmes d'Alain Chartier. Ces débats entre amoureux, dont le thème est toujours à peu près semblable, sont les derniers échos des fameuses cours d'amour qui eurent tant de succès au moyen-âge; ils n'ont guère survécu aux premières années du XV!*^ siècle. Celui-ci a été écrit en 1489, ainsi que nous l'apprend l'auteur à la dernière strophe de son poëme, et l'acrostiche final nous donne le nom de Pilvelin. — Faut-il voir dans Pilvelin le véritable nom du poète ? Est-ce au con- traire unanagramme sous lequel se cache un» facteur» plus célèbre? On ne saurait le décider. Pilvelin est inconnu à La Croix du Maine, à Du Verdier, et à tous les autres bibliographes. Sans hasarder aucune supposition, nous nous bornerons à signaler une certaine analogie entre le Messager d'Amours et les deux petits poèmes de Bertrand des Marins de Masan que nous avons réimprimés dans ce Recueil. La strophe : 0 Par amours se font festes, dances... » ressemble bien, sous le rapport des idées et du tour, à celle du Rosier des Dames : « Par doulx regard
P. F. XI I
'^r^
2 Le Messaigier
on suyt amours... ' ». Le rondeau : « Les biens qui sont en vous, ma Dame » est reproduit mot pour mot dans le Procès des Deux Amans ; enfin la forme bizarre des rimes enchaînées, et des rimes à double queue, dont les règles nous ont été conservées par Henry de Croy, dans son Art de Rhétorique, se retrouve également dans le Messager et dans les deux pièces de Des Marins de Masan. Est-ce une simple coïncidence? Le lecteur en jugera.
Voici la description des diverses éditions de cette pièce qui nous sont connues :
A. Le Messaigier damours. S. l. n. d. [vers 1490]. In-4 goth. de 16 ff. de 27 lignes à la page pleine, sign. a-b.
Au titre, un bois représentant un jeune homme et une femme debout dans un jardin, près des murs d'un château. La femme porte une robe drapée et un voile; l'homme est vêtu d'une longue robe ouverte sur le devant et laissant voir une grande botte ; sur ses longs cheveux flottants repose un petit chaperon ; une chaîne est passée autour de son cou.
Le même bois est répété au verso du titre et au verso du dernier f.
Bibl. nat., Y. 6143, Rés.
B. Le Messagier damours. S. /. n. d. [Paris?, vers 1500]. In-4 goth. de 14 fî. de 32 lignes à la page, sign. a par 8, b par 6.
Au titre, une figure en bois à mi-page, qui repré- sente un personnage assis surun banc près d'unedame. Ce personnage est nu ; il est pourvu de grandes ailes et tient à la main une longue flèche ; il porte sur la tête une couronne de verdure; des rameaux d'olivier,
I. Voy. t. V, p. 188.
d'Amours. 3
qui s'enlacent autour de son corps, cachent sa nudité. La dame porte une coiffe relevée de chaque côté, un corsage serré, dont les manches se ter- minent par des manchettes, et une longue jupe. Au- près de ces deux personnages se tiennent deux amoureux : une jeune fille, dont le costume indique une simple bourgeoise, et un jeune homme vêtu comme les écoliers ou les pages.
La même figure est répétée au verso du titre.
Le texte commence au recto du 2'' f. , en tête duquel se trouve un titre de départ ainsi conçu : Le petit messagier damours. Il se termine au recto du 13c f. (recto qui contient 13 lignes). Ces 13 lignes ne sont suivies d'aucune indication, pas même du mot Finis.
Le verso du 13^ f. est blanc, ainsi que le :4e f.
Un détail bibliographique qui aidera encore à reconnaître cette édition, c'est que les ff. aiij et biij sont signés par erreur aii et bii.
Bibliothèque de M. le baron de la Roche la Carelle (exemplaire provenant de la vente Solar, n» 1077 du Catalogue).
L'exemplaire, porté au Catalogue de M. Crozet, en 1 841, et décrit comme n'ayant que 13 ff. de 32 lignes à la page, était sans doute un exemplaire de cette même édition, auquel manquait le f. blanc de la fin.
C. Le Messagier damours. S. l. n. d. (?). In-4 goth. de 16 ff. de 25 lignes à la page, sign. a-b.
Le titre et le f. correspondant [a viij) manquent à l'exemplaire de cette édition que nous avons vu à la Bibliothèque nationale (Y. 6156 B (4), Rés.i; il est probable que le titre contenait un bois ou une marque de libraire.
Cette édition, imprimée en gros caractères, repro- duit le texte de l'édition B ; elle en reproduit même les fautes.
4 Le Messaigier
D. Le Messagier damours. S. l. n. d. In-4 goth. de 16 fF., dont le dernier est blanc.
Catalogue Cigongne, n» 691. Cette édition ne doit pas être confondue avec la précédente, laquelle ne se termine pas par un f. blanc.
E. Le Messagier damours. Imprime nouudkmcnt a Paris [vers 1550J. Pet. in-8 g-oth. de 16 ff.
Un exemplaire de cette édition, ayant appartenu successivement à Guyon de Sardière, à La Vallière, à Hibbert et à R. Heber, a figuré à la vente Brunet (n" 285 du Catalogue).
F. En ensui // uant le iugement // Damours, // icy commence // Le Messagier Damours. // ÎJ On les vend a Paris, Au mont // sainct Hylaire, A Ihostel Dalbret, // Par Anthoync Bonne mcre. jj S. d. [vers 1535]. In-i6 de 20 ff. non chiff. de 25 lignes à la page pleine, sign. a-c, impr. en lettres rondes.
Cette édition, qui reproduit le texte de l'édition A, est la seconde partie d'un volume qui commence par la pièce suivante :
Le Iugement Damour, auquel est racomplée Ihystoire de Ysabel, fille du roy Descosse, trâslatée de langaige espaignol [de Jean de Flores] en langue françoyse. A Paris, Pour Anthoine Bonne mère, etc. In-i6 de 72 ff. non chiff., impr. en lettres rondes.
La Bibliothèque nationale (Y. 4508, Rés.) ne possède que la seconde partie de ce volume, dont on trouvera une description complète au Manuel du Libraire, t. II, col. 1502. Un exemplaire des deux parties, avec la date de 1533, figure au catalogue Bearzi (n" 2828).
Le Messagier d'amours a été partiellement repro- duit dans le Conservateur du mois de septembre 1757, pp. 3-15. Cette reproduction, faite sur l'édition C, n'est accompagnée d'aucune note. L'éditeur n'a pas même relevé l'acrostiche final.
d'Amours. j
Le Messaigier d'Amours.
L'Acteur '.
rstant seullet, chantantau coing d'ung bois, |En cheminant et faisant plusieurs tours, )Veys Cupide tenant son arc Turquoys 2 ■Avec Vénus, la Déesse d'Amours,
Honnestement parez ^ de grans atours,
Pleins^ de perles et de pierres vermeilles ;
L'un de drap d'or et l'autre de velours
Estoient vestus, reluisans à merveilles.
Et en marchant comme ^ ung aventureux, Qui va jouer cherchant son avantaige, Je m'aprochay, et, quant je fus près de eulx, Les saluay en mon rude langaige. Mais Cupido me feist ung peu d'oultraige, Car de son arc, comme j'aprochoye près, II me perça" tout oultre le couraige". En me tirant deux ou troys de ses traictz.
1. Au lieu de ce mot L'Acteur les éditions b et c con- tiennent un titre de départ ainsi conçu ; Le petit Messagier d'Amours.
2. Nicot cite le mot Arc Tur^juoii, après le mot Tur- quin « espèce de couleur esclatant entre bleu et azur », et comme il n'en donne pas l'explication, on pourrait croire qu'il s'agit d'un « arc azuré » , mais Cotgrave indique le véritable sens de cette expression, V Arc et V Turquois ; il la traduit par « A Turkish long-bow »; c'est donc une arme orientale que le poète donne à Cupidon.
3. A : parées. — 4. a : Plain. — j. b et c écrivent constamment: com. — 6. b ipercea. — 7. Au sens de cœur.
6 Le Messaigier
Quant je senty le trait qui point et mord Du Dieu d'Amours, qui cueurs de amans assault, Je dys à moy : « Qu'est cecy? Je suis mort ! » Par tout mon corps je tastay bas et hault ; Je ne veis rien, mais mon cueur fut si chault, Qui par avant estoit plus froit que glace, Que fuz contrainct, après ce grant assault, Dire deux motz affin d'estre en sa grâce.
Je saluay le haultain Dieu d'Amours, Où nobles cueurs sont toujours bien venus. Après ces motz, sans faire nulz séjours. Je fuz assis entre lui et Vénus. Nous parlasmes de mains propos menus Honnestement, comme estoit de raison. Mieulx festoyez ne mieulx entretenus Ne furent jamais Troylus ^ ne Jason.
Alors me print par la main doulcement Dame Vénus, la Déesse haultaine. En devisant d'amours honnestement, Sans raconter nulle chose villaine ; Nostre devis fut chose souveraine ; Nous parlasmes des faiz de Pégasus, Et de l'amour de Paris et de Hélaine, Et de celle de Eco et Narcisus ;
Puys des nopces Pelléus et Thétis, Où la feste fut si très somptueuse Qu'on y pria les Dieux grans et petis Et Déesses à l'assemblée jouyeuse Pour comparoir ; mais Discorde envieuse
I. Fils de Priam et d'Hécube.
d'Amours. 7
Qui point n'estoit priée, lorde^ et salle, Feist l'assemblée en la fin doloureuse D'une pomme qu'elle gecta en salle.
La pomme d'or, que gecta par cautelle Discorde, ainsi que tous plaisirs, abat Pour la donner à celle qui plus belle Seroit tenue, affin que aucun débat Sordist^ entre eulx, dont Jupiter, tout plat, Dist que du cas d'en jugier n'avoit cure, Et que à Paris les Déesses menast, Pour en jugier, le noble Dieu Mercure.
Il 3 les mena, et, quant furent venus Devers Paris, ilz contèrent leur cas L'une après l'autre, et, nonobstant, Vénus Eut la pomme, car-^ Juno ne l'eut pas; Aussi n'eut point la déesse Palas; Pour^ promesses que à Paris peussent*» faire Touchant force, richesses, ne solas "^ ; A la plus belle il voulut satisfaire ^.
Et quant Vénus eut la pomme par don, Que luy en feist ^ Paris, sans longs séjours, Elle donna à Paris ^^ pour guerdon "
1. B c : lourde. — Cotgrave donne encore lordault , lorderie, à côté de lourdault et lourderie.
2. Le poète dit sordist, au lieu de sourdist, de même qu'il préfère lorde à lourde et solas à soûlas.
3. B : Hz. — 4. B c : €f. — 5. B c : Par. — 6. b c : sceussent. — 7. b c : soûlas. Ce mot, qui correspond au latin solatium, « consolation, plaisir, réjouissance », s'est conservé dans la langue poétique anglaise : solace. — 8. A : satlfaire. — 9. b c : fait. — 10. b : par. — 11. Récompense.
8 Le Messaigier
Pluseurs moult beaux ^ commandemens d'amours. « Dea^j Cupido,.dis-je, en deux motz leurs, » Où pourrai-je coppier^ ceste chose? »
— « Regarde Ovide, il te fera secours
» En l'unziesme de son Métamor phase '^. »
« — Trop bien cela; mais ne est-il^ point notoire » Qu'il ait esté des gens aucunement » Soit en cronicque, en rommant '' ou " hystoire » Qui se soient aimez parfaictement, » Sans fiction, congneu l'empeschement » De Fortune, d'Envie et de Discorde? »
— « Tu trouveras à Paris seurement
» Deux vraiz amans : de cela te recorde. »
— « Ha ! Cupido^, vous me faictes joyeulx; » Je vous prometz que j'ay fait maint passaige, » Tant seullement pour veoir deux amoureux )) Qui se aimassent de noble et franc couraige. )) Puis qu'à Paris trouveray personnaige )) Si très loyal, congé je vous requiers ; » Laisser vous veulx auprès de ce bocaige^ ; » Je vueil cerchier ce que de long temps quiers.
» Depuys le temps que je fuz né sur terre, » Je ne cessay que mon entendement » Ne s'enclinast à cercher et enquerre
I. B c : De plusieurs beaux. — 2. Dea, ou da. Nous n'avons conservé cette interjection que dans la locution oui-da.
j. A : Où pourraye coppier. — 4. a : En le xi de son Mathamorphose. — $. b c : mais // n'est point. — 6. a : roumant. — 7. b c : ou en. — 8. b : Cupidon. — 9. a c : bosquaige.
d^Amours. 9
» Pour veoir amours régner parfaitement,
» Sans fiction ne faulte aucunement,
» En deux amans d'une amour bonne et grande ;
» Mais je n'ay peu trouver certainement
» Parfaicte amour, comme je la demande. »
Dame Venus si me dist de rechief : a Puis que tu veulx estre mon serviteur, » Je te aideray, par quoy viendras ' à chief » De tout ton fait. Sans doubte, soies seur » Que Cupido sera médiateur » De l'entreprise à laquelle labeure, » Je prins congé de la dame de honeur, En cognoissant ma besoigne estre seure.
Comme au printemps après la fin d'iver, De sens rassis, sans estre variable, Droit à Paris je m'en vins arriver, Et me logeay ^ cheux ung homme notable, Et en prenant mes despens à sa table, Mon hoste dit : « A propos de amoureux, » J'en congnois deux qui d'un amour estable » S'entraiment tant qu'en amours sont eureux. »
Après disner, ne feis semblant de rien, Veins à mon hoste ^ en lui disant : « Beau Sire'', » Je vous prie qu'advisez le moyen » De me trouver service pour escripre » Avec les gens que vous ay ouy dire » Huy, en disnant à vostre table, maistre; » Tout mon vouloir en ce lieu se retire, » Car aultre part pour servir ne veul estre. »
I. A : veudras. — 2. a : Et me logaysus. j. B c : Mais vins à luy. — 4. a : btusire.
10 Le Messaigier
Il me respond : « Je croy que en ce royaume » N'y a aucun qui ait plus d'habitude » Que moy ; pourtant volentiers à ma dame » En parleray, sans point d'ingratitude. » Je vous prometz d'y bouter tel estude » Que y ' demourrez ; j'en trouveray moyen. » Soyez loyal en- telle servitude; » C'est ung hostel où vous aurez du bien. »
Par mon hoste fus mené à l'ostel De la dame dont l'avoie prié ; Oncques logis par ma foy ne veis tel, Plus hault, plus beau, ne mieulx ediffié : Ung droit palais, ung lieu gloriffié. Assez propre quant seroit pour ung roy. Mon hoste, en qui tousjours m'estoye fié, Je luy requis que bien parlast pour moy.
li respondit : « Ne vous donnez ^ soucy » De vostre cas; je sçay ce qu'il fault dire. »
11 salua ma dame par tel cy '' : [Sire! » « Dieu gard, Dame !» — « Et Dieu vous gard. Beau
— « Vécy ung clerc, qui scet très bien escrire, » Qui a longtemps d'Amours suivy la court. » En me voyant elle se print à rire
Et me retint, pour le vous faire court.
Je rendy"» grâce à l'oste que j'ay dit, Comme dévoie , aussi c'estoit raison ; Il me laissa à l'ostel et partit. Vêla comment je fus en f' la maison
I. A : Qu'il dtmourerez. — 2. b : s'tn. — j. a : donner.
— j\. E c : sy. — j. B c : Ven rendis. — 6. b c : ^.
d'Amours, h
Par son moïen, pour avoir achoison ^
De veoir deux gens en amour- tant confeiz;
Jamais Jason, qui conquist la toison,
Ne employa mieulx ses pas comme je feis.
Ma chambre fut sur la porte devant Bien tendue de sarge^ de pers brun'*; Il n'y eust sçeu entrer homme vivant, Sans estre veu de moy, il est commun. En cest hostel, fuz aimé de chascun ; Je y demeuré^ environ par l'espace De quinze mois, si bien qu'il n'y eust ung Seul serviteur dont je ne fusse en grâce.
Pour achever mon entreprinse en somme Touchant Amours et faire l'escripture. Je vis léans*» entrer ung si bel homme Que tous aultres passoit oultre mesure ; Pareillement je cuyde que Nature Ne feist jamais pour dieu ne pour déesse Ung corps qui fust de plus belle figure Comme celuy que portoit ma maistresse.
En son maintien, elle estoit fort honneste, Saige et prudente ", en ses faiz autentique,
I. Occasion. — 2. a : ûmor.
3. L'ancienne forme sarge pour serge se conserva jus- qu'au milieu du xvn<= siècle. Voy. Vaugelas, Remarques sur la Langue Françoise, avec des Notes de Messieurs Patru et T. Corneille (Paris, 1738, 3 vol. in-12), t. Il, p. 167 sq. — La serge, tissu de laine ou de soie, était employée comme tenture dans les appartements élégants. Voy. t. II, p. 14 de ce Recueil.
4. D'un bleu tirant sur le brun.
j. B c : demouray. — 6. Là-dedans. — 7. b c : Saige^ prudent.
12 Le Messaigier
Gorgiase^, mignongne, propre et 2 nette
Comme celle qui à tout bien se aplique ;
Ung beau corps gent, aussi droit que une picque,
Blanche poitrine, et petite mamelle ;
De son visaige^ une chose angélique :
Dedens Paris n'y en a point de telle.
Ung jour je veis cest homme avecq ma dame, En une chambre entre eulx deux à requoy'', Parlans d'amours, cuidant^ n'estre veuz*» de ame, Au banc assiz, tournez le dos vers moy ; J'entray dedens tout doulx sans faire efFroy Et me cachay derrière une custode'^ ; Ce que j'ouys je l'escrips par ma foy. Touz leurs devis furent 8 en ceste mode :
L'Omme. « Ma seulle amye et mon espoir, » D'un petit serf serez servie ; ■» Pour observer vostre vouloir » Je^ serviray toute ma vie. » En servant avez desservie '^ » Le service d'un bon servant; » De vous servir m'est prins envie, » Pour vostre honneur estre observant. »
La Femme. « Mon doulx amy, je congnois bien
1 . Elégante, richement parée.
2. Et manque dans b et dans c.
3. B c : Du visaige. — 4. Tranquillement, en paix, en repos. — 5. B c : cuidans. — 6. a : veu.
7. Rideau de fenêtre, portière. — 8. b c : Tout leur devis fut dit. — 9. b c : Vous serviray. — 10. Mérité.
d'Amou rs.
» Que servez Amours en honneur
» Et que jamais ne feistes rien
» Dont peult sortir nul deshonneur;
» Mais avez mis vostre labeur
» En vertuz, dont tel bruit ^ redonde
» Qu'on dit que plus honneste cueur
» Dieu ne créa jamais au monde. »
L'Omme. « Se j'ay cueur honneste et parfait, » Ce sont des biens d'Amours, m'amye ; » Ce n'est pas de mon propre fait, » C'est tout par vous, n'en doubtez mie, » Car sans vous heure ne demie » N'est mon cueur que à vous il ne pense » Ou autrement tousjours frémie » Quant il pert de vous la présence. »
La Femme. « Puisque vous dictes en ce point » Que vostre cueur ainsi se met, » Qu'il est avec le mien conjoint, » C'est tout par Amours qui permet » Que vostre vouloir se submet » A le servir en plusieurs tours ; » Pensez^que ung grant plaisir ce me est » De veoir si bien servir Amours. »
L'Omme. « Par amours se font festes, dances, » Par amours choses à plaisir,
B c : bien.
14 L.E Messaigier
» Par amours, joustes, rompre lances,
» Par amours on a son désir,
» Par amours on se peut saisir,
» Par amours font chapeaulx ' de roses,
» Par amours nul n'a desplaisir,
» Par amours on fait mille choses. »
La Femme. « Par amours se assemblent tous cueurs, » Par amours on a ses plaisances, » Par amours sont grans - serviteurs, » Par amours se font aliances ; » Par amours pluseurs espérances » Ont de tousjours vivre en liesse"* » Et d'anichiller les puissances » D'Envie, dont amoureux blesse. »
L'Omme. « Amour on ne peult trop louer, » C'est une vertu trop haultaine ; » D'amour Dieu nous volut douer"*, . » Pour racheter nature humaine ; » Geste chose est toute certaine ; » De amour procède charité : » Il a la pensée villaine » Q_ui blasme amour en vérité. »
La Femme. « Puis qu'en amours a tant de biens » Que nulle vertu n'en atouche,
2. A
liesse.
Couronnes, guirlandes. Voy. t. X, p. 211, note 7. * : grans sont. — 3. b c : On a de vivre en grant — 4. A B c : donner.
d'Amours. 15
» Cupido deust en ses liens » Tenir Dangier et Malle-Bouche, » Et Envye de tout mal souche', » Qui 2 nous livrent si fort[e] guerre ; » Marrye suys qu'on ne les touche » Et qu'on ne les abbat à terre. »
L'Omme. « O Vénus, dame principaile » D'Amours et déesse haultaine, » Tu as puissance généralle » Sur Malle-Bouche tant villaine, » Qui nous cuide de ton demaine** » Par Faulx Rapport faire emmener ; » Puis qu'elle nous fait tant de paine » Pourquoy la seuffres tu régner? »
La Femme. « Mon amy, vous debvez savoir » Qu'il fault que chascun ait son cours ; » Se les biens qu'on vouldroit avoir » En amours on avoit tousjours, » On ne tiendroit compte d'Amours. » La raison est assez certaine » Qu'après qu'on a fait plusieurs tours » On tient chier ce que on gaigne à peine ^. »
L'Omme. « Vénus, sumptueuse princesse, » Cesse les motz de Malle-Bouche, » Bouche son bec par grande opresse ;
I. Cause de tout mal. — 2. a : Qa'ilz. — 5. b c; dommaine. — 4. Avec peine.
i6 Le Messaigier -
» Presse-le ^ par quelque escarmouche ;
» Mouche luy le nés^ de ta touche;
» Touche son corps d'un dart mortel
» Tel qu'i luy fault pour mestre en couche ;
» Couche le hors de ton hostel ■"'. »
La Femme. « Male-Bouche on doit bien mauldirc*, » Dire le puis certainement ; » Menteur"' ne cesse de mesdire, » Ire aussi tout •* pareillement : » Elle ment si très aprement » Menterie oii elle se aplique, » Que plaisir abat plainement ; » Menteurs font ung mal qui duplique. »
L'Omme. « Maulvaise langue comme espine » Tousjours point sur moy et sur vous ; » Par quoy esse qu'elle s'encline » A dire tant de maulx de nous?
I. A : lay. — 2. a : ntfz. — 3. Cette strophe et la strophe suivante sont écrites en rimes enchaînées (voyez L'Art de Rhéthoricque pour rimer en plusieurs sortes de rimes, t. III, p. 120 de ce Recueil). Henry de Croy, dans son Art et Science de Rhétorique pour faire Rimes et Bal- lades, qu'il ne faut pas confondre avec la pièce citée plus haut et qui a été réimprimé dans les Poésies du XV et XVI' siècles éditées par Silvestre (Paris, Crapelet, 1832, in-8) définit ainsi cette forme singulière : « taille de rime qui se nomme queue anriuée pour ce que la fin du mettre est pareille en voix au commencement de l'autre et est diverse en signification, et se peut ceste taille causer en balades, vers huitains et rondeaulx de chanson. »
4. B G : Male-Bouche doit-on. — 5. a : Mentir. — 6. Tout est omis dans b.
d'Amours. 17
» Elle cuide que par courrous » Ou rapport nous face ^ aulcun mal ; » On la deveroit pour tels coups ^ » Fort fricasser^ en réagal '•. »
La Femme. « Notez qu'il fault considérer » Que son fait contre Amours repune-»; » C'est pour nous faire séparer » Par sa seur maudite Rancune, » Qui fait que la roue Fortune » Nous baille souvent de ses^"' tours; » Ne leur donnons puissance aucune » De pouvoir séparer Amours. »
L'Omme. « A ce me veulx délibérer » Contre Male-Bouche et Envye, » Qu'ilz n'ont garde de séparer » L'amour de nous deux sur ma vie; » Ayons la pencée ravie » En amours dehors et dedans ; » Nous ferons toute nostre vie » En nostre entier maugré" leurs dens. »
La Femme. « A ce, mon amy, je me acorde,
I. A c : faire. — 2. b : On la debroit tuer de coups. — 3. B : Et la fricasser.
4. Réagal, ou riagas est le synonyme de l'aconit. Villon dit de même dans la ballade qui suit la strophe cxxxi du Grand Testament (éd. Jannet, 1867, p. 76) :
En réagal, en arsenic rocher.... Soient frittes ces langues envieuses !
5. Combat, lat. répugnât — 6. a : ces. — 7. b : malgré.
P. F. XI 2
i8 Le Messaigier
» Car ce sont très bonnes raisons » D'estre tousjours sains ' de la corde » Vraye Amour en toutes ^ saisons. » Malle-Bouche, ne ses poisons, » Il ne nous fault doubler en rien, » Mais à tousjours ainsi faisons; » Nous servirons Amours très bien. »
L'Omme. » Laissons régner les mesdisans, » Lesquelz ne cessent de mal dire ; » Je cuide que depuys dix ans » Meilleure raison ne ouy '' dire ; » Ainsi ne aurons ne courroux ne ire, » Mais le plaisir d'Amours complet. » Il est temps que je me retire ; » Donnez moy congié, s'il vous plest. »
La Femme. « Puis que c'est vostre bon plaisir » De partir, je suis^ bien contente ; » Mais que vous soiez de loisir, .
» Revenez moy veoir à ma sente <>; » Je ne puys vivre ainsi absente » De vous, car, vous devez savoir, » Longue me sera votre attente » Par le désir que ay de vous veoir. »
L'Omme. « Je vous viendray veoir tous les jours, » Ne vous doubtez en vérité.
I. B : ceintz. — 2. a : toute. — 3. b : ce. — 4. b : je n'ouy. — j. B -.j'en suys. — 6. Sentier, voie, chemin.
d'Amours. 19
Adieu, l'excellent bruit d'amours,
L'eslite de toute bonté;
Je prie à la Divinité
Que en tous biens vous vueille garder,
Car il est de nécessité ^
De partir sans plus cy tarder. »
L'Acteur 2.
Au départir, vis que on luy présenta Ung doulx baisier fort gracieusement. Après le adieu •*, ma dame remonta En sa chambre pour fermer vistement L'huys au verrou ', pour plus secrètement Parler seulle de son amy l'istoire; Ce qu'elle dist je escrips totalement En mes papiers, et mis tout par mémoire.
Premièrement remercioit Amours, Puis son amy jusqu'au ciel exsaulsoit; Je ne bougeay-* de mon quignet'' tousjours. Pour veoir le train ; pas on ne m'y savoit. En escripvant je me tins tousjours droit, Le pié posé dessus une sellette". Dieu sçait les motz que madame disoit. En sa chambre cuidant estre seulette.
La Femme. « Puisque je suys toute seulle à parmoy ^, » En ma chambre fermée, je prétens
I. A : neccessitè. — 2. b c : Le Messagier. — 3. b c : Et congé prins. — 4. a c : L'uys au verroil.
j. A : bougay. — 6. Petit coin. — 7. Tabouret. — 8. B c : À part moy.
20 Le Messaigier
» De reciter aucuns biens que je voy » En mon amy, car je sçay et entens » Qu'il est digne de louer en tous temps, » Car sa bonté l'a piéçà desservie ; » Il est celuy que j'espère et attens » Finablement me aimer toute sa vie.
» Se à le louer ^ nul ne pouroit soufire, » Tant prononçast ses motz élégamment, » Trop peu de bien ma bouche en poura dire, » Considéré mon simple entendement, » Qui ne sçaroit atoucher - nullement » A la maindre vertu ne au maindre bien » Qui soit en luy ; par quoy petitement » Ce qu'en diray ce sera meins^ que rien.
» Car Nature, comme il est tout commun,
» A son trésor dessus luy descouvert ;
» Plus beau n'y a, sans en excepter ung,
» Dessoubz le ciel : la raison en apert ;
» Car de beauté est en tous lieux couvert
» Si amplement que dire ne sçaroie'' ;
» Mon sens n'est pas aucunement ouvert
» Pour en parler ainsi que je vouldroie.
» Condicions "■' il a selon bonté : » Courtoys, begnin, vray, amoureulx, loyal, » Saige en parler, tout en honnesteté, » Tardif à prendre, à donner libéral, » Cueur sans orgueil, mais humble et cordial,
I. B G : ^ le louer. — 2. Toucher doucement. 3. B c : moins. — 4. b c : sauroye. — 5. Mœurs, dispositions, manière d'être.
d'Amours. 21
)) Doulx à chascun, pensée pure et monde;
» Les cognoissans dient ' en général
» Qu'il est le chois des vivans de^ ce monde.
» II est remply de bonté et valeur » Si largement qu'on ne peult estimer » Son bruit 3, son los tant confit en honneur; » Par quoy conclus qu'il est digne de aimer; » Il ^ voulu son noble cueur fermer » Au clos Vénus, pour servir la Déesse, » Oij de vertu il l'a voulu armer '♦, » Considérant que honneur passe richesse.
» On voit au bois ou prez^ courir ung cerf 6, » Ou en plains champs, tout à sa volunté ; » Pareillement s'est voulu faire serf » Qui estoit franc ; car, â la vérité, » Il a voulu de son auctorité » Franc arbitre, dont jouissoit tousjours, » Estre mué par son humilité » En servaige, pour estre serf d'Amours.
» Dame Vénus, Déesse sumptueuse, » A qui mon cueur de tous temps est donné, » Je me répute en fais d'amours heureuse, » Quant de ton bien ainsi as ordonné » Qu'un cueur léal ^ se soit habandonné » A mon vouloir : tel cueur est à aimer ^ ; » Oncques plus franc ne fut de mère né; » Mon seul parfait je le puis bien nommer.
I. B c : disent. — 2. e c : en. — 3. Renommée.
4. B c : Ou de vertu elle l'a fait armer. — j. b c : aux bois et prez. — 6. b c : serf. — 7. a b c : c'est. — 8. b c : loyal, — Ç). B c : est bien rf'armer.
22 Le Messaigier
» J'ay un grant heur par le moyen d'amours; » Incessamment mon propre bien pourchasse » Plus que à nulle, je le voy touz les jours, » Par celuy seul de qui je suis en grâce. » Amours me feist tel heur en peu d'espace, » La journée que à moy se vint tenir, » Que cest heur cy tous aultres biens il passe, » Tant soient grans, je le puis maintenir.
» Je me doy bien tenir pour assouvie » D'avoir ce bien en ma pocession ; » Je l'aimeray tout le temps de ma vie » Parfaitement, sans nulle fiction ; » Je l'ai tousjours en mon intention, » Si fermement qu'il me met hors d'ennuy; » A toute heure prens consolation » Quant puis penser aulx ^ biens qui sont en luy.
» Et si congnois que de ses parfais fais » Nul n'a en sa conscience science, » Pour le louer comme il fault jamais, mais » Il y a trop de différence en ce; » En tout honneur de sa despence pence; » A tous amans je leur assigne signe » De faire ainsi de ma sentence tence ; » Ce n'est qu'Amour qui détermine mine^. »
L'Acteur?. Après plusieurs aultres menuz propos Là recitez, elle descend en bas '' ;
I. Bc : «. — 2. Cette strophe est en Rimes à double queue (voy. Henry de Croy, op. et loc. cit.)- 3. B c : Le Messagier. — 4. b c : embas.
d'Amours. 23
Adonc partis ^ sans estre plus enclos Et m'en alay, marchant à petiz ? pas, En la 3 chambre. Pensez je ne feis '' pas Noise 5 des piez meins^ que chat qui s'en fuit; Oncques grue n'ala mieux par compas '' Comme je fis de paour qu'on ne^ me ouyst.
En mon dressouer ^ mes papiers alay mettre Bien enfermez où j'avoie escript : Basme, Puys presentay ma teste à la fenestre Dessus la court, là où estoit ma dame ; Puis me hucha "^ et me dist, par mon ame, Que je portasse ung cueur de diamant A son amy, le plus beau du royaume, Que savoye qu'elle estoit tant aimant.
Ce^' diamant, en ung anneau ^- posé De beau fin or, en papier le ala mettre, Où elle avoit ung beau dit composé De réthorique et escript de sa lettre ; Puis ce papier ploya '^ comme il doibt estre Et le ferma d'ung peu de blanche cyre Et m'enseigna à destre et à senestre Là ou je yroye et que debvoie dire.
Ce dyamant tant bel et gracieux Je alloy porter pour 'résolution ;
I. A : parti. — 2. b c : petit. — 3. b c: ma. — 4. u: vis. — 5. Ce mot a ici !e sens de bruit; il a conservé cette signification dans la langue anglaise.
6. B c : moins.
7. D'une façon régulière et mesurée.
8. Ne est omis dans e. — 9. b c : dressoir.
10. M'appela en criant.
11. B c : Qui. — 12. B c : annel, — 13. b c : plia.
24 Le Messaigier
De ma vie je ne fus plus joyeux
Que d'accepter cette commission,
Pour parvenir à mon entention
Touchant Amours, où mise estoit ma cure ;
Ce fut à moy grant consolation,
Car je trouvay l'huys ouvert d'aventure.
J'entray dedens, demandant Monseigneur; Les serviteurs me disrent qu'il dormoit ; Je dis que non, et que estoie bien seur Que aucunement nouvelles attendoit ; Incontinent ung serviteur tout droit Fut à son lit, lequel se humilia Quant il eust dit comme on le demandoit ' ; Me fist monter 2 pour savoir qu'il y a.
Je le trouvay couché dedens son lit. Quasi transi comme ung homme remis^; Je luy baillay ce dyamant petit En ung papier où elle l'avoit mis. Le saluant comme on fait ses amys. Quant il ouvrit le papier, je prins cure De me aprocher comme font ces frémis''*, Affin de veoir comme '^ fut l'escripture.
Dit la lecîre ' :
« Plus que tous aymer je le doy » Sans que mon honneur en empire,
I. B c : Et quant il sceut que l'on le demandoit. — 2. B c : venir.
3. Froid, triste (Voy, t. X, p. 206, note 4).
4. Fourmis.
5. B c : comment. — 6. b c : Lay.
d'Amours. 25
» Car en luy n'y a que redire; » Assez, de ^ pieçà, le congnoy.
» Il m'a défendu par ma foy, » Quant envyeux m'ont voulu nuire ; » II m'a deffendu par ma foy ^ » Plus que tous.
» Puis que si léal '^ je le voy, » Que son cueur au près du mien tire » Et qu'il endure grief martire, » Pour estre en grâce devers moy, » Plus que tous aymer je le doy'. »
Quant il eut veu ce dit que j'aportoie, Baisa l'anneau ^ et le mist à son doy ; Il eut le cueur si très remply de joie Que à grant peine savoit parler à moy ; L'escriptoire demanda par eifroy " Pour escrire deux motz à sa plaisance ; J'estoie fourny de cela par ma foy ; Encre et papier je avoie en habondance
Et, quant eut fait'^, alla clore sa lettre, D'un beau tiret de papier bien et bel, Mais ung rubis voulut au dedens mettre Et dist : « Portez à ma dame à l'ostel. »
I. B c : dès. — 2. Ce vers est omis dans b. — 3. b c: loyal. — 4. B et c ne donnent ici que les trois premiers mots : Plus que tous. Les mêmes éditions ajoutent ensuite en forme de titre : Le Messagier. — 5. b c : annel.
6. Ce mot est pris ici dans le sefis de saisissement, sur- prise, émotion.
7. B c : Quant ce fut fait.
• 26 Le Messaigier
Dessus la lettre avoit bouté son sel ^. Je prins congé quant le vis recoucher, Mais en effet je luy fis ung cas tel Que le premier-, car^ je m'allay cacher.
Je fermay l'huis ; d'ont cuidoit le bon corps Estre tout seul, d'ont '• se print à parler. Il lui sembloit que je estoie dehors : Je n'avoie garde en ce point m'en aller, *
Auprès du lit m'en allay devaller, Pour escouter se d'amours diroit rien ; Son grant amour ne povoit plus celer; Il commença parler par tel moien :
L'Omme. « Pleurs et souspirs, desplaisir et courroux, » Regretz, chagrin, fantasie et^ dennoy'^, » De ma présence en effect ostés-vous ; » Il n'est pas temps que soiez entour moy; » Ne me aprochez puisque suis à requoy ^, » Seul en mon lit, passé heure et demye. » Parfait vouloir me amonneste, je croy, » De ung peu parler de ma léalle^ amye.
I. Sceau. — 2. Je fis comme la première fois, j'allai me cacher.
5 . B c : Qu'à ma dame. — 4. b c si. — j . b c : Mais je n'avoy garde de m'en aller. — 6. Et manque dans b.
7. Au vieux mot noyer {= nier., negare) correspondait le substantif noy, employé par exemple dans cette locution mettre en noy (contester) ; le mot dennoy paraît corres- pondre de même au verbe denoier, deneier (= dénier, dcnegare)^ et l'on peut lui donner le sens de « refus n et peut-être de « doute ». Nous ne croyons pas que ce mot doive être rattaché en aucune manière au mot annoy {= ennui, lat. in odio).
8. A l'aise, tranquille. — 9. b c : loyale.
d'Amours. 27 ■
» Je me doy bien contenter, ce ' me semble, » Du Dieu 2 d'amours, quant il fait de son bien » Deux cueurs léaulx conjoinctement^ ensemble » Qu'ilz sont uniz sans varier en rien. » Se elle a mon cueur, aussi ay-je le sien; » Heureux je fus quant j'en eulx l'acointance, » Du bien d'elle, non point ■'' par mon moïen, » Nommer me puis le plus heureulx de France.
» Et qu'il soit vray en rommant ou ^ cronique, » Ne en histoire, tant soit haulte, n'en lettre, » On ne trouva euvre si manifique » Que ma dame, dont heureux je puis estre, » De volunté ^ fort constante et discrète; » De sa beaulté faulte n'y a de ung trait ; » Pigmalion ne fist jamais en Crette » De marbre blanc ymaige mieux portrait^.
» Veulx-je parler de ses ^ conditions,
» De son estât et de son noble fait,
» De son maintien, des opérations ^
» Qui sont en elle^o^ où Nature a parfait
» Tout ce qu'elle a sans rien estre imparfait,
» Où tout mon sens ne peult faire ouverture?
» Nenni. Pourquoy-^' .? Je ne auroie meshuy fait,
» Tant est parfaite'- aux grans biens de nature.
I. A : se. — 2. B : bien. — 3. b c : loiaulx estre conjoinctz. — 4. a c : C'est de son bien- non pas. — 5. B c : n'en. — 6. b c : Qui est saige. — 7. Ymaige est indifféremment des deux genres dans la langue du moyen âge. Au xvi° siècle, Marot et La Boëtie emploient ce mot au masculin; Bonaventure Despériers préfère au contraire le féminin. — 8. b: pourtrait — 9. a : ces. — 10. b c : Qu'en elle sont. — 11. b c : Raison pourquoy. — 12. B c : Tant parfaite est.
28 Le Messaigier
» Pour la cause que elle est si débonnaire ' » Que en tous ses fais n'y a à dire ung si, » Je ne veul point estre usant du contraire, » Mais en tous temps estre loial ainsi, )),Sans vivre en deul, tristesse ne soucy, » Qui me pourroit tourner en grant misère ; » Il me appartient de estre loyal ; aussi » Je le prometz ; à ce me délibère. »
L'Acteur. Et, quant il eut deschargé son courage. Sommeil le print, c'est chose naturelle ; Incontinent hucha ^ son petit paige Pour estaindre le feu et la chandelle. Et, en ce point, comme il tenoit la pelle A couvrir feu, de la chambre partis Et vins en bas ; pour ouvrir l'huis, je appelle ; Je fus mis hors : adieu grans et petis.
Quant je fus hors, je cheminay tout droit A nostre hostel, sans point estre fétart*; Ma dame estoit en corset, qui tardoit A se coucher, non obstant qu'il fut tart. Quant je la vis : « Madame, Dieu vous gard! » A mon seigneur j'ai baillé vostre lettre. » Il vous prie que vous aiez regard » De veoir que c'est qu'il a voulu cy mettre. »
« — Voyons que c'est maintenant, ce ^ dist elle; » Ce*^ sont lettres ; il faut rompre le seau
\ . B c : de si bonnaire. — 2. b c : Le Messagier. — 3. Appela.
4. Sans être paresseux, endormi, c.-à-d. en toute hâte.
5. B c : je. — 6. A : Se.
d'Amours. 29
» Pour veoir que c'est. » Je tenoie la chandelle :
Ung fin rubis y avoit bon et beau
En fermeillet ', ung très noble joiau ;
Elle le print, à son col ^ le pendit ;
Mais au papier avoit ung dit nouveau,
Qu'il avoit fait, ainsi comme j'ay dit :
Les dictz de la lettre 5 :
« Les biens qui sont en vous, ma dame '', » Ont mon cueur si très fort espris » Qu'ilz ont ravy tous mes espritz ^ » A vous aimer plus qu'autre femme".
» De vostre bon regnom c'est basme, » Car jamais on n'auroit compris » Les biens qui sont en vous, ma dame'.
» Se Faulx Rapport vous porte blasme, » C'est raison qu'il en soit repris » De soy monstrer si mal apris,
I . B G : En fermailkt. a Fermeillet, qu'on escrit aussi fermailUt, est une chaîne ou quarquan d'or enrichi de perles ou de pierres précieuses, ou d'émail, que les damoi- selles mettent autour de la teste, sur leur coiffeure, pour la tenir arrestée et ferme, ainsi qu'elles disent, l'appelans à présens serre-teste, mais c'est pour enrichir leur coif- feure davantage... Et a ce nom parce qu'il ferme à une petite boucle, laquelle est appelée fermeille, ou fermaille. » NicoT {Thrésor de la langue Françoise, Pms, 1606, in-fol,). Voy. aussi : Glossaire français du moyen-âge par M. Léon de Laborde, v" Fermait. — 2. b : coul. — 3. b c: Lay.
4. Ce rondeau se retrouve vers pour vers et mot pour mot dans le Procès des deux Amans de Bertrand des Marins de Masan. Voy. t. X, p. 190 de ce Recueil.
5. A : esperilz; b c : esperitz. — 6. a : famé, — 7. b et c ne donnent que les deux premiers mots : Les biens.
50 Le Messaigier
» De non cognoistre, par mon ame,
» Les biens qui sont en vous, ma dame. i>
L'Acteur. Il n'estoit point saison de plus prescher, Raison pourquoy? L'eure estoit desjà tarde; Je prins^ congé et m'en allay coucher. Quant fus en hault, à mes papiers regarde Que avoie fait, que pour amour je garde A mon dressoer^, comme avoie de coustume; A les serrer tous ensemble je tarde De paour de perdre^ ung tout seul traict de plume.
Velà comment trouvay deux personnaiges Servant Amours, sans nulle fiction. Qui ont vaincu par leurs nobles couraiges Tous envieux plains de déception, Tousjours disant pour resolution : « Contre Rapport il faut tenir bon terme. « Notez ce mot pour la conclusion ; C'est la cause par quoy l'amour est ferme.
Puis l'endemain, si tost que fuz levé, Prins mes papiers pesans plus que une'' livre; De grant amour que en eulx avoie trouvé ; Pour passer temps, j'ay composé ce livre. Pour Cupido ses commandemens suyvre. Qui sont plus doulx à garder que une rose ; La personne n'est pas digne de vivre Qui ne se aplicque à faire quelque chose.
I. B c : Le Messagier. — 2. a : prens. — }. b c: E/î mon dressoir. — 4. b c ; Sans en perdre. — 5. a c : plus d'une.
d'Amours. ji
Excusez-moy, s'il vous plaist, mes signeurs ^, Qui vous mectez à lire ceste histoire ; Pour passer temps je l'ay fait, soyez saurs, Non pour argent ne pour en avoir gloire, Mais pour l'onneur, ainsi le devez croire, De Cupido, que j'ay servy tousjours ; Quant me verrez, mectez Jsien en mémoire De me nommer le Messagier d'amours.
Pour passetemps, se bien je me remembre, le feiz cecy pour ceulx à qui il duit '^, L'an quatre vingtz et neuf, xv en novembre. Veillant ce soir jusques après mynuit. En contemplant quel plaisir et déduit L'on a d'amours. Gens aux penséez haultes, le vous prie, pour ester ce qui nuist N'oubliez point de corriger les fautes.
Explicit des dictz et des tours Du petit Messagier d'Amours^.
Balade.
Haultain Pana'', puissant Dieu des pastours, Telz bons pastours ne feront-ilz pas tours ? Tu congnoys bien que nous ne dormons mye; Se Neptunus met le temps à rebours, Faiz resveiller Zephirus, Dieu des flours, Pour amener Flora, sa doulce amye ;
I. B c : mes seigneurs. — 2. duire, plaire. — 5. b c : Cy fine le petit Messagier d'Amours.
4. Pan, Dieu des bergers, est toujours pris par les poètes de cette époque pour personnifier la Paix.
^2 Le Messaigier
Faiz que Orpheus ait son harpe ^ jolie, Affin que soit Proserpine endormie, Se elle vouloit icy troubler la dance, Et que Amphion, sans heure ne demie, Face sonner sa douice chalemie 2, Pour resjouir les bons pasteurs de France.
0 Jupiter, qui excèdes les Dieux En gouvernant la terre avec les cieulx, Préserve-nous que Mars point ne nous blesse; Envoie-nous le Dieu Mercurius , Qui endormit Argus et tous ses yeulx Par l'instrument dont il joua sans cesse; Fais que Hercules, qui par sa ^ hardiesse Combatit tant Sagitaires en Gresse Qu'il les bouta en son obéissance'', Viengne jouster devant nostre maistresse, Dame Venus, d'Amours noble Déesse, Pour resjouir les bons pasteurs de France.
Où est Paris, lequel son amour meist
1 . On remarquera que le poète n'aspire pas \'h du mot harpe. Cotgrave dit de même, en i6ii, l'harpe (la griffe) d'un chien. Cette prononciation est curieuse à noter , parce qu'elle est contraire à la tendance générale de la langue française, où \'h aspirée a plutôt de la propension à devenir muette.
2. Son doulx pipeau.
3. B c : son. Cette leçon, si ce n'est pas une simple faute, est encore plus curieuse que les mots « son harpe » que nous avons relevés ci-dessus. Peut-être faut-il y voir une influence méridionale ; le provençal disait : ardit, ardideza, ardimen, etc.
4. C'est en poursuivant le sanglier d'Érimanthe qu'Her- cule rencontra les Centaures qu'il extermina. Chiron lui- même périt dans la bataille.
d'Amours. 33
En Helaine quant si belle la veist,
D'ont fut prinse Troie de Aguaménon,
Se grant proesse et honneur il aquist ?
II me fait mal que Philis se pendist
Par désespoir que elle eut de Démophon ' ;
0 Cupido, meclz Cacus le larron
Sur la haulte montaigne Chicheron ^,
Et que larsin soit mis en oubliance;
Fais nous venir en jubilation
Cest ymaige, que feist Pigmalion ^,
Pour resjouir les bons pasteurs de France.
Prince, chassés aux Enfers Cerberus Et le borgne géant Tholomeus-* ; Mais, pour jouer en ce lieu d'ingromance^, Faites venir le noble Acheloùs, Accompaigné de Eco et Narcisus, Pour resjouir les bons pasteurs de France.
i. Démophoon, fils de Thésée et de Phèdre, fut roi d'Athènes ; il prit part à la guerre de Troie et , à son retour, visita la Thrace oii il fut reçu et tendrement traité par Phyllis, fille du roi Lycurgue, mais il l'oublia dès qu'il fut revenu dans ses États. C'est alors que Phyllis se pendit de désespoir. Voy. Onde, Heroid., 2; de Arteam., 2.
2. La caverne de Cacus était le long du Tibre, au pied du mont Aventin. Notre poète, pensant à Venus, charge l'Amour de le transporter au Cithéron dont l'imprimeur a fait Chicheron.
3. Voy. Ovide, Metam., lib. X, fab. 9.
4. Telemus, que le poète ne cite probablement que pour la rin:e et dont il estropie le nom, était un cyclope qui avait le don de prévoir l'avenir. C'est lui qui prédit à Polyphéme le sort que lui réservait Ulysse.
5 . Ingromance est ici pour nigromance : en ce lieu de « magie noire », ou plutôt de « noirceur ». On trouve aussi ingremance, dans le même sens. Voy. Flûire et Blan- ceflor, publ. par M, Ed. du Méril, p. 282.
P. F. XI }
Monologue d'ung Clerc de Taverne.
Les tavernes et les cabarets ont joué de tout temps un rôle important dans la vie politique etmorale du peuple, et il n'est pas étonnant que deux savants ingénieux aient eu l'idée d'en écrire l'histoire ^. Pendant le cours du moyen-âge, c'est dans les tavernes que bourgeois et nianans se reposaient de leurs travaux ; c'est là qu'ils traitaient leurs affaires; c'est là aussi que se contaient les bons contes et que se chantaient les joyeuses chansons, seule consola- tion des petites gens à une époque perpétuellement troublée. Tous ces avantages et une foule d'autres sont énumérés dans une petite pièce dramatique que nous publions ci-après: le Monologue d'un Clerc de taverne.
Les tavernes ne furent pas seulement un lieu de réunion cher aux oisifs; elles virent naître la vie poli- tique dans notre pays. Tandis que les Anglais occu-
I. Le Livre d'or des Métiers. — Histoire des Hôtelleries, Cabarets, Courtilles et des anciennes Communautés et Confréries d'hôteliers, de taverniers, de marchands de vins, etc., par Francisque Michel et Edouard Fournier ; Paris, Adolphe Delahays, 1859, 2 vol. gr. in-8, figg.
Monologue d'un Clerc.
?5
paient une grande partie de la France, ce fut dans les cabarets que se conserva l'esprit national. Les buveurs attablés dans les hôtelleries s'échauffaient en discourant de l'invasion étrangère et nourrissaient ces projets de délivrance que Jeanne d'Arc devait plus tard mettre à exécution. L'ordonnance du 23 février 1429, par laquelle Henri VI, ou plutôt son tuteur Bedford, édicta des peines contre ceux qui faisaient du désordre dans les tavernes et réduisit de soixante à trente-quatre le nombre des cabaretiers de Paris, semble n'avoir eu d'autre but que celui de mettre fin à des agitations politiques.
Au siècle suivant, quand les idées de réforme religieuse se répandirent dans les esprits, les tavernes devinrent le rendez-vous des catholiques et des pro- testants ; on s'y livra aux discussions théologiques, qui souvent dégénérèrent en luttes sanglantes.
Ces faits et beaucoup d'autres que nous pourrions rappeler expliquent que nos anciens auteurs popu- laires, Villon ' et Rabelais, par exemple, célèbrent à l'envi les mérites du cabaret. Ils ne se contentent pas comme Horace de chanter le vin ; ils aiment la taverne pour elle-même, car, s'ils en font l'éloge, ils ne s'exagèrent pas pour cela le mérite du liquide qui s'y débite. Malgré la vogue dont jouissaient les hôtelleries et les tavernes, les hôteliers avaient la plus fâcheuse réputation ; c'étaient des pillards, des coupeurs de bourse, des assassins, et, ce qui était plus grave encore aux yeux des buveurs , des « brouilleurs de vin ».
Les plaintes du public contre la cherté du vin et contre les sophistications employées par les mar- chands doivent être aussi anciennes que l'usage du jus de la vigne. Notre ancien droit est plein d'or- donnances et de règlements relatifs à la police des
I. Voy. surtout le Recueil des Repues franches qu'on ajoute à ses œuvres et sa Ballade des Taverniers.
36 Monologue d'un Clerc
cabarets', mais les fraudes des taverniers sont de celles que le législateur peut le moins atteindre. Les ordonnances de juillet 1495 et de mars 1498 établi- rent une taxe sur les denrées débitées dans les hôtel- leries afin que le public cessât de payer un prix aussi élevé qu'au temps où il y avait disette. Malgré ces prescriptions légales, les hôteliers continuèrent à exploiter les chalands ; ces abus sont dénoncés avec une solennité comique par Eloi Damerval dans le Livre de la Diablerie, et par Laurens Desmoulins dans son Cathoticon des Maladvisez. François h''' remit en vigueur les ordonnances de ses prédéces- seurs par un édit du 21 novembre 1519^, dont la poésie populaire nous a conservé le souvenir. C'est à l'édit de 1519 que se rapportent en effet deux des pièces précédemment publiées dans ce Recueil : La Réjormation des Tavernes et Destruction de Gourman- dise en forme de dialogue (t. II, pp. 223-229) et La Plainte du Commun contre les boulengers et ces brouil- lons Taverniers ou Cabaretiez et autres, avec la Désespé- rance des Usuriers (ibid., pp. 230-237) 5.
1 . A propos de tavernes et de cabarets, il n'est pas inu- file de rappeler la distinction indiquée par Deiamarre [Traité de la Police, t. 111% p. 719) :
« C'est une erreur populaire, qu'un mauvais usage a introduit, de confondre les tavernes avec les cabarets. Ces deux lieux, à la vérité, ont cela de commun que l'on y vend du vin, mais avec cette différence essentielle qui les distingue, que dans les tavernes, l'on y doit vendre le vin à pot, de même que dans les caves de gros marchands de vin..., et que dans les cabarets l'on y met la nappe et les assiettes, et qu'avec le vin l'on y donne à manger. »
En fait les cabarets et les tavernes furent souvent con- fondus avec les hôtelleries. En 1587, les trois professions furent réunies et reçurent du roi des statuts.
2. Voy. Recueil général des anciennes Lois françaises depuis l'an 420 jusqu'à la Révolution de 1789; par MM. Isambert, Decrusy, Armet (Paris, 1822-33, 29 vol. in-8), t. XII.
3. M. de Beaurepaire dit dans un opuscule que nous
DE Taverne. 37
La « réformation des tavernes » ne fut pas très- efficace. Malgré les défenses royales, les hôteliers continuèrent de rançonner leurs clients; aussi FVan- çois I*^"" fut-il amené à renouveler, en 1532 et 1538, les dispositions de l'édit de 1 5 19. La ta.xe ne parais- sant pas une mesure suffisante, les autorités chargées de la police à Paris et dans les provinces imagi- nèrent de défendre aux habitants de la ville de hanter les tavernes. > C'est à cette défense, qui remonte à l'année 1 546, que se rapporte une pièce que nous reproduisons plus loin : Les Complaintes des Monniers aux apprentis des Taverniers ^. Dix ans plus tard (1556), Henri II voulut généraliser cette mesure et rendit une ordonnance par laquelle il était fait défense aux taverniers et cabaretiers « d'asseoir ny bailler à boire ny à manger en leurs maisons aux gens de mestier et habitans » des villes où ils étaient établis. Les hôtelleries devaient revenir à leur destination primitive, qui était de recevoir les gens du dehors, «. les passans et repassans 2 ».
Nous avons reproduit dans le t. VI*^ de ce Recueil l'extrait de l'ordonnance de 1556 qui fut publié à Troyes, en même temps que nous avons réim- primé deux petits poèmes satiriques inspirés par cette ordonnance : La Vengence des femmes contre leurs maris, à cause de l'abolition des tavernes, et Le plaisant Quaquet et Resjuyssance des femmes pource que
aurons l'occasion de citer plus loin que « la liberté des tavernes fut maintenue jusqu'au milieu du xvi^ siècle » ; on voit que cette assertion est inexacte.
1. Peut-être faut-il également rattacher à l'ordonnance de 1519 la jolie pièce farcie insérée dans le tome I de ce Recueil (pp. 116-124), le Dialogue d'ung Tavernier et d'ung Pyon. Les deux interlocuteurs s'y disputent longuement sur le prix de la consommation.
2. C'est également en ijjô qu'Henri II institua à Paris trente-quatre jurés vendeurs de vin, en vue de prévenir les « brouilleries » des taverniers.
38 Monologue d'un Clerc
leurs maris n'yvrongnent plus en la taverne^. Empêcher les hôteliers de recevoir les habitants du lieu, c'était ruiner leur commerce , et il n'est pas surprenant que plusieurs poètes populaires nous aient eux-mêmes conservé le souvenir d'un aussi grave événement. Nous publions ci-après une nouvelle pièce inspi- rée par l'ordonnance de 1556 :
Le Discours démonstrant sans feincte Comme maints pions font leur plaincte.
Cette pièce est une composition rouennaise et l'on ne peut douter que plusieurs villes aient vu éclore des poésies du même genre. Nous aurons peut-être l'occasion d'en publier d'autres plus tard.
Si le roi pouvait d'un trait de plume limiter la clientèle des tavernes, il n'était pas aussi facile aux autorités chargées de la police de faire exécuter la volonté royale. Nous avons eu entre les mains une série de règlements parisiens relatifs aux cabarets qui ne sont cités nulle part. Nos lecteurs nous sau- ront peut-être gré de les leur indiquer :
A. Ordonnance // sur le reiglement // des Tauer- niei-s, Cabaretiers , Rôtis- // seurs, pâtissiers, et maistres des ieux // de paulmes : & defences à tous manâs // et habitas de la ville & faulxbourgs // de Paris de n'aller aux tauernes pour // boire & man- ger, sur les peines y con- // tenues. // Imprimé à Paris par Guillaume Niuerd jj Imprimeur & Libraire, demeurât au bout jj du pont aux Huniers, vers le Chas- telet. Il 1 560. // Auec priuilege. ln-8 de 4 ff. , avec des bois des armes de France au titre et au verso du dernier f.
Ce règlement de police, daté du 26 avril 1 560 et 'oigne Bertrand, est ainsi conçu :
« De par le Roy nostre Sire, et Monsieur le Prévost de Paris^ ou son Lieutenant Criminel,
1. Voy. t. VI, pp. 171-189.
DE Taverne. 39
» On faict assavoir que défenses sont faictes à tous taverniers et cabaretiers de la ville etfauibourgs de Paris, d'asseoir, bailler à boire ne à manger en leursdictes tavernes et cabaretz à aucunes gens de niestier, manans et habitans de ceste dicte ville et faulxbourgs, sur peine de prison, d'amende arbitraire, et de punition corporelle, si mestier est, et il y eschet.
» Aussi défences sont faictes à tous les gens des- dictz mestiers, manans et habitans d'icelle ville et faulxbourgs, d'aller n'entrer esdictes tavernes ne cabaretz pour boire et manger, sur lesdictes peines. »
Les rôtisseurs, pâtissiers, etc., ne peuvent donner à boire ni à manger aux habitants de Paris. Même défense est faite aux maîtres de jeux de paume.
Les cabaretiers et taverniers sont tenus de se faire inscrire sur un registre spécial.
B. Arrest de la // Court de Parle- // ment, con- formemët suyuant le vou // loir & intention du Roy, sur le faict // de la police, des superfluitez de tou- // tes sortes d'abits : et reiglement // des maistres lurez des me- // stiers, Tauerniers & Ca- // bares- tiers, et vacabons // estants en ceste // ville. // A Paris, jl Pour lean Dallkr libraire, demou- // rant sur le pont sainct Michel, à jj l'enseigne de ta Rose blanche. Il 1565. // Auec priuilege de la Court. In-8 de 6 if. non chiff. et 2 ff. blancs.
Cet arrêt, pris en Parlement le 19 décembre 1 565 et publié à Paris le 22 du même mois, défend aux taverniers de recevoir « aucunes personnes domici- liera [sic] et tenant mesnage », en même temps qu'il interdit « à tous artisans et maistres des mes- tiers, de ne faire aucuns banquetz, soit pour faire les maistres du mestier, chef d'œuvre, visitations, rapports, eslections de maistres jurez, etc. »
C. Ordonnance du // Roy, du Preuost // de
40 Monologue d'un Clerc
Paris et ses Lieu- // tenans, sur le taux & pris raisonna- // ble des viures, depuis le XIII. iour // d'Octobre iusqu'au iour de Pasques // prochaines M. D. LXVII [1567]. // Contenant // Défenses _à toutes personnes, mettre, // ne faire mettre aucùs bleds en gre- // niers, destinez à estre vendus es mar // chez de ceste ville : Et aussi de n'aller // boire ne m.anger aux tauernes. // A Paris, jj Par Robert Esticnne Imprimeur du Roy. // M. D. LXVI [1566]. // Auec priuilege dudict Seigneur. In-8 de 8 ff. non chiff.
Ce règlement, daté du 1 1 octobre 1 566, fut publié à son de trompe le lendemain 12 octobre.
D, Ordonnance // de la Police, por- // tant défense de iurer ne blasphe- // mer, de porter veloux, soyes, ny // armes prohibées : auec vn rei- // glement sur le faict des hosteliers, // tauerniers, cabarestiers, chande- // liers, & autres marchands de ceste // ville & faulx-bourgs. // A Paris. // De l'imprimerie de Federic Morel // Imprimeur ordinaire du Roy. Il M. D. LXXI [1571]. // Avec priuilege dudit Seigneur. In-8 de 8 ff. non chiff,, avec la marque de l'imprimeur au titre.
Ce règlement, pris « sur la requeste faitte par le Procureur du Roy nostresireau Chastelet de Paris », et daté du 29 novembre i ^71, contient la disposition suivante :
« Aussi sont faittes défenses à tous hosteliers, taverniers et cabarestiers de ceste ditte ville et faulxbùurgs de Paris de recevoir en leurs hostelle- ries, tavernes et cabarests, aucuns des manants et habitants d'icelle ville et faulx-bourgs, ne leur bailler à boire ou à manger en quelque sorte ou manière que ce soit; et ausdits habitants, artisans, gens de mestier, serviteurs ou autres, ne eulx trans- porter esdittes tavernes et cabarests pour y boire ou manger, mesmement es jours de festes, et pendant
DE Taverne. 41
le service divin, sur peine aux contrevenants de vingt livres parisis d'amende, pour la première fois, et de prison et punition exemplaire pour les seconde et tierce fois. Et ne pourront lesdits hostelliers, taverniers et cabarestiers bailler à boire sinon aux passants et estrangers, non habitans ne domiciliers deladitte ville et faulx-bourgs, »
E. Ordonnâce des luges // députez par le Roy // pour la Police, par laquelle est défendu à tous // bourgeois, manans & habitas de la ville, faux- // bourgs, 'preuosté et viconté de Paris, leurs // gens & seruiteurs, & mesmes aux gens des vil- // lages, d'aller ny eux transporter es tauernes & // cabarests : et à toutes personnes, de les y rece- // uoir : de vendre vin emmy les rues, bleds ou // grains ailleurs que es marchez ordinaires : & //de iurer ne blas- phémer le nom de Dieu : sur // les peines contenues en laditte ordonnance. // A Paris, jj De l'Imprimerie de Federic Morel // Imprimeur ordinaire du Roy, // M._ D. LXXIII [1575J. // Auec Priuilege dudict Seigneur. In-8 de 4 fï. non chiff.
Règlement fait à Paris le 13 octobre 1573 et publié à son de trompe le 17 du même mois.
F. Ordonnâce de la // police générale, // contenât défenses iteratiûes à tous // Tauerniers, Hostelliers & autres, // de ne receuoir à boire & mâger en // leurs Tauernes & Cabarests au- // cuns bourgeois, gens de mestier, // seruiteurs & valets : & aux sus- dicts, // de ne aller ny eux transporter esdi- // tes Tauernes. // A Paris, jj De l'Imprimerie de Federic Morel jj Imprimeur ordinaire du Roy. jj M. D. LXXIIIÏ [n74]. // Auec Priuilege dudict Seigneur. In-8 de 3 ff. et 1 f. blanc.
Ce règlement, daté du 20 septembre 1 574, renou- velle en quelques mots les défenses précédemment faites.
42 Monologue d'un Clerc
G. Ordonnance // de Monsieur le // Lieutenant Ciuil, Portant deffences // a tous Tauerniers, Caba- retiers & au- // très Marchands de vins, de donner à boire, ny associer en leurs maisons au- // cuns Bourgeois et Habitans de ceste- // dite Ville & Fauxbourgs, à peine de // quatre cens liures d'amende pour la // première fois, & de punition pour la // seconde, & ausdits Bourgeois et Habi- tans d'y aller, à peine de quarante // huict liures parisis d'amende. // A Paris, jj Par Pierre Mettayer, Impri- jl meur et Libraire ordinaire du Roy. jj M. DC. XXIX [1629]. // Auec Priuilege de Sa Majesté. In-8 de 8 pp. avec un bois des armes de France et de Navarre au titre.
Règlement daté du mercredi 10 octobre 1629 ^
Ainsi du temps de Louis XIII, les ordonnances interdisaient encore aux bourgeois des villes d'entrer dans les tavernes, et cependant que de dispositions restrictives avaient été accumulées sur la tête des malheureux hôteliers! L'édit de 1556 n'avait pas fait tomber en désuétude la taxe des cabarets. Aux or- donnances de 1 5 19, de i $32 et 1538 avaient suc- cédé celles de 1551^, 1557, '0i, '5^3i '5^4» I $66^, 1 567 et 1 572'*.
1 . Voy. aussi dans les Variétés historiques et littéraires de M. E. Fournier (t. X, pp. 17J-185) une pièce relative à une ordonnance de 161 3.
2. Nous citerons en passant la publication de l'ordon- nance de 1 5 5 1 faite par le Prévôt de Paris :
Estât et Poli- // ce sur la Chair vendable -a la liure // par les Bouchers, Reuêdeurs, // Charcutiers, & Hostelliers, // pour l'exécution de l'E- // dict du Roy no- // stre sire. // Auec priuilege. // A Paris par Galiot du Pré, libraire iuré II de l'Vniuersité, au premier pillier de // la grand salle du Palais. // 155'- In-8 ^^ 8 ff- non chiff., avec un bois des armes de France au verso du 8= f.
Publication de l'édit signé à Nantes le 14 juillet 15 Ji. Le prévôt de Paris, en vertu des pouvoirs à lui conférés
DE Taverne. 43
Ce n'est pas tout. Une ordonnance du 21 mars 1577 porta que nul ne pourrait tenir hôtellerie, cabaret ou taverne, sans avoir obtenu du roi des lettres de permission. L'hôtelier devait pourvoir à ce que les passants fussent bien reçus et à ce que les vivres leur fussent servis moyennant un prix raison- nable. Les difficultés entre les passants et les taver- niers étaient attribuées aux juridictions locales, qui devaient en connaître dans les formes sommaires. Les jeux de cartes, de dés et généralement tous jeux de hasard étaient interdits; il était enjoint aux offi-
par le Roi, taxe la viande débitée par les bouchers, reven- deurs, charcutiers, hôteliers, etc.
5. C'est l'art. 82 de la grande ordonnance de Moulins qui renouvela les dispositions prises précédemment à l'égard des hôteliers et édicta de nouvelles peines contre les contrevenants. Cet article donna lieu à la publication suivante :
Edict et De- // claration du Roy pour / / faire entretenir, garder, & obseruer l'or- / donnance faicte par sa maiesté au moys de // lâuier, mil cinq ces soixâte troys pour pour // ueoir aux prix excessiiz que les hosteliers, // & cabaretiers de ce Royaume exigent or- // dinairement de leurs hostes & a l'excessi- 7 ue charte de toutes sortes de viures. // Publiez à Rouen le traiziesme iour // d'Anril veille de Pasques, Mil cinq cens// soixante six. Jl A Rouen. Il Chez Martin le Megissier Libraire, // & Imprimeur, tenant sa boutique // au hault des degrez du Palais. // Auec Priuilege. ln-8 de 12 ff. non chiff. , avec un petit bois des armes de France au titre, et un autre plus grand des mêmes armes au verso du dernier f.
Publication de l'ordonnance signée à Moulins le
19 février 1566, en confirmation de l'ordonnance du
20 janvier i $63.
4. L'ordonnance de 1572 fut d'autant moins suivie d'effet que l'année 1573 f^^ ^'^^ année de disette, oîi le prix du pain et du vin. subit une grande augmentation ; mais, en 1574, on vit renaître l'abondance. Voy. à ce sujet La Boutique des usuriers, avec le Recouvrement et Abondance des vins, composé par M. Claude Merrnet, notaire ducal de Sainct-Rambert, en Savoie, dans le t. II de ce Recueil, pp. 169-186.
44 Monologue d'un Clerc
ciers et justiciers du roi de tenir pour nulles et non avenues les promesses, cédules ou obligations inter- venues ou contractées dans les tavernes. Les taver- niers étaient tenus de prendre les noms des voyageurs et de les communiquer aux officiers du roi. Diverses immunités étaient destinées à compenser les charges qui leur étaient imposées'.
Il ne semble pas que les taverniers aient tenu grand compte de toutes ces prescriptions. Dès l'an- née 1 578, c'est-à-dire un an après l'ordonnance de Blois, nous rencontrons un long poëme d'Artus Désiré qui se plaint non-seulement de la sophistica- tion des vins, mais encore de la mauvaise réception faite aux étrangers dans les tavernes.
Le poëme d'Artus Désiré excède de beaucoup les proportions des pièces que nous nous sommes pro- posé de reproduire dans notre Recueil; aussi devrons- nous nous contenter d'en donner une description ^r
1. Pour cette ordonnance, comme pour toutes celles qui ont été citées ci-dessus, nous renverrons au recueil de MM. Isambért, Decrusy et Armet, où l'on en trouvera le texte, ou tout au moins un résumé, à la date indiquée.
Une chanson qui figure dans la Fleur des Chansons (p. 6 de la réimpression donnée par Techener dans les Joyeusetez) et que M. Le Roux de Lincy a reproduite dans son Recueil de Chants historiques français (t. II', pp. 324- 328) contient une très-curieuse paraphrase de l'ordonnance de 1577. Cette pièce, intitulée Chanson nouvelle du Discours del'ordonnance du Roy sur le fait delà police générale de son royaume, sur le chant du Soldat de Poitiers, commence ainsi :
Le noble roy Henry troisiesme
Ayant mis paix en son pays,
A sur la monnoye luy-mesme,
Reiglement et police mis, etc.
2. On peut rapprocher du poëme d'Artus Désiré une Chanson nouvelle des Taverniers et Tavernieres, sur le chant Enfans, prenez courage, etc., qui figure dans la Fleur des Chansons nouvelles (à Lyon, par Benoist Rigaud, 1586, in- 16), pp. 91-97 de la réimpression donnée par Techener dans les Joyeusetez.
DE Taverne. 45
Les // Grans Abus // et Barbouille- // ries des Tauerniers // & Tauernieres, qui meslent & // brouillent le vin. // Auec la feinte réception & ruse des // Hostesses & chambrières en- // uers leurs Hostes. // Plus une reformation des Tauerniers // & gourmandise. // A Rouen, jj Chez Nicolas Lcscuycr, rue II aux hiifs, à la Prudence. // 1 578. Pet. in-8 de 93 pp. et I f. blanc.
La page pleine contient 28 lignes, non compris le titre courant.
Au titre, la marque du libraire représentant une tête de Janus, entourée de la devise îrapôvta xal (j.£),),ovTa, le tout enfermé dans un cercle formé de deux serpents.
Au verso du titre, deux strophes qui contien- nent l'acrostiche d'Artus Désiré.
Bibliothèque nationale. Y, 4740. A, Rés.
Les plaintes d'Artus Désiré répondaient sans doute au sentiment public, car, dès l'année 1579, une ordonnance datée 4" 21 mars édicta un nouveau règlement sur les tavernes. Cette fois le roi introdui- sait une taxe plus générale que les précédentes et rendait plus sévères encore les peines portées contre les délinquants, mais rien ne prouve qu'il ait été mieux obéi.
Une pièce qui a été reproduite dans le t. V de notre Recueil (pp. 94-105), La Complainte du Com- mun Peuple à rencontre des Boulangers qui font du petit pain et des Tavernicrs qui brouillent le bon vin, contient les mêmes reproches à l'adresse des taver- niers que le poëme d'Artus Désiré, et, bien que nous l'ayons réimprimée d'après une édition de 1 588, elle est très-probablement du même temps. Il est difficile d'en préciser la date, car les faits que l'auteur déplore se reproduisaient sans cesse, mal- gré le renouvellement des ordonnances.
Nous avons passé en revue la législation des
46 Monologue d'un Clerc
tavernes au XVI" siècle. Le siècle suivant vit publier divers autres règlements, destinés, sinon à faire des tavernes le sanctuaire de la vertu, du moins à en bannir l'ivrognerie, le jeu et les blasphèmes. Il nous suffira de rappeler l'édit de 1604; on trouvera dans le Traite de la Police de Delamarre rindication des textes postérieurs.
Le rapide coup d'œil que nous avons jeté sur la législation des tavernes et cabarets peut servir de commentaire aux trois petits poèmes qui suivent. Nous les rangerons dans l'ordre chronologique.
Monologue d'ung Clerc de Taverne.
Voici la description bibliographique de cette pièce :
Monologue // dùg Clerc de ta // uerne. S. l. n. d. [Paris ? vers i^^oj. Pet. in-8 goth. de 4 ff. de 23 lignes à la page.
Au titre, le bois de l'homme à longue robe par- lant à un homme vêtu d'une tunique à larges manches et d'un haut de chausses. Le texte commence au verso du titre.
Bibliothèque nationale : Y, 6144 B, Rés.
Monologue d'ung clerc de Taverne '.
y.-^ousjours gay, joyeulx d'esperit,
^^La plaisance l'homme nourrist
^ iflEn partie plus que la viande.
..^.^..^^Si aucun mon nom [me] demande,
Devenu suis clerc de taverne :
1. Artus Désiré définit ainsi les « clercs de taverne » :
Dedans Rouen, Varlel: sont appelez Et à Paris nommez Clcrcz de taverne, Clercz d'yvrongnise, ordoux et vérolez, Qui ont la chair toute puante et terne;
DE Taverne. 47
Congneu que qui bien se gouverne 11 devient riche en peu de temps, Car Taverniers, comme j'entens, Furent jadis instituez, Permis et [puis] constituez, Par gens meurs et de grant advis, Qui les eussent permis envis ' S'iiz n'eussent esté d'équité. Doncques, quant gens d'auctorité, Politicques, gubernateurs, En ont esté les inventeurs. Homme ne les doit despriser, Mais aymer, hanter et priser A toutes heures, jour et nuyct. Pour le [très] grant bien qui s'ensuyt. En dangier d'en faire ung essay. Tout premier 2, si vous avez soif De boire une foys de vin, Pour gecter dehors le venin ^, Ne reste que, pour en goûter, En cul de Taverne bouter ^.
Promptement sont les clercz de Maugouverne, Les clercz du Diable, où tout péché abonde, Au demeurant les meilleurs filz du monde. En outre plus, l'esprit si maling ont Qu'il n'y a gentz soubz la machine ronde Plus adonnez à mal faire qu'ilz sont. La qualification de clerc de Taverne atteste donc l'ori- gine parisienne de notre pièce.
1. Avec peine, malgré soi, lat. invitas; c'est-à-dire que ces hotr.mes sages n'eussent pas toléré les cabarets, s'ils les avaient regardés comme des endroits dangereux.
2. Et d'abord. — 3. Le pe-jple dit aujourd'hui, dans le même sens, tuer le ver.
4. C'est-à-dire, vous n'avez pas autre chose à faire que de vous mettre dans le coin d'une taverne, etc.
48 Monologue d'un Clerc
Avez fain ? vous y mengerez ; Avez vous soif? vous y burez; A-t-on froit ? on s'i chauffera ; Ou chault ? on s'i rafreschira. En tavernes, pour abréger, Vous trouverez boire et menger, Pain, vin, feu et tout bon repos, Bruyt de choppines et de potz, De tasses d'argent et vesselle, Et, quant on en part', on chancelle, Et est on par foys si joyeulx Que les larmes viennent aux yeulx Plus grosses que pépins de poire, Mais, au fort, ce n'est que de boire. S'en 2 tavernes vous abordez, Tout premièrement demandez Aux taverniers d'entendement Bastard^, roménie-', mouscadet"^, Du bœuf, du mouton, du brésil ^ : Jamais feu n'issit "^ du fusil ^ Si soubdain que de tout aurez ^, Et si ne crirez, ne brairez. Oultre, se quelque gaudisseur Veult pâtissier ou rostisseur, Du beurre frays, ou [bien] salle,
I. Imp. : pcrt. — 2. Imp. : Si en. — }. Le bastard, la rommanie et le muscadeau sont cités dans la Farce du Gaudisseur [Ancien Théâtre franc., t. II, p. 300): \tbas- tard et le muscadet ^gurent en outre dans la Farce de Folle Bobance (ibid., p. 286).
4. Vin des îles de la Grèce. — 5. Muscat.
6. Bœuf salé et fumé. Cotgrave. — 7. Imp. : n'en issit. — 8. Pierre à feu. — 9. Imp. : auras.
DE Taverne. . 49
A moins que on ne seroit allé D'icy là, deux ou trois varletz Ont l'oreille ouverte [tout] prestz De vous contenter et servir ; Voyre dea', qu'i est ung plaisir D'estre servy pour son argent ! Aussi, se ung clerc n'est diligent En tel cas, ne vault une maille. Après y a, que je ne faille, Belles mignonnes chamberières, Qui aux gens, par doulces manières, Jectent regars et ris vollans Pour attraire tousjours chalans. Puis, sur le banc, sont les maistresses -. D'aful^ de teste, et de habitz, — Aux doys dyamans et rubis, — Tenans façons [et] tenans gestes Tant habilles et [tant] honnestes Que ung homme, si n'estoit rusé, Seroit tout soubdain abusé, Tant sont de belle contenance. D'aucuns y treuve[nt] accointance Par argent ou par ambassades, Par amoureuses osculades : C'est tout ung ; de cela me tais. Les marys ' sont là toutesfoys :
i. Voy. p. 8, note 2.
2. Il manque ici un vers.
5. Aful, voile, àefibula; d'oii afabkr, etc.
4. Imp. : Puis les marys. — Il s'agit ici des maris des « maîtresses », c'est-à-dire des taverniers eux-mêmes, qui donnent des ordres pendant que les clients courtisent leurs femmes.
P. F. XI 4
50 Monologue d'un Clerc
« Jeti Geuffin', parlés à ces^ gens. »
— « Il n'y a ame » — « Mettez les
» A Sainct Jehan, ou à Sainct Laurens. » Soyez six'^; pensez là dedans. »
— Avez-vous bien beu et mengé, Ris, quaquetté et passé temps, Payez, et puis prenez congé.
Se l'estomac n'est trop chargé,
Reste pour le desennuyer
A coup •*, sans qu'il y ait songé"',
Cartes ou [bien] dez manyer «.
Et [puis], sans de là desvoyer,
Se le clerc de là est abille
Il doit estre comme ung mercier,
Bien fourny de fil et de esguille "i,
Deux, trois 8 escus à la coquille^,
1. Jean Jeu-Fin; imp. : genffin. Dans ce nom que le tavernier donne au garçon de cabaret se résument toutes
. les qualités que le patron attend de lui.
2. Imp. : ses. ~ 3. Soyez six, c'est-à-dire multipliez- vous, dit le maître au garçon. Plus loin le clerc de taverne parle de ses trois mains.
4. Aussitôt. Nous ne disons plus que « tout à coup », tandis que l'expression à coup s'est conservée dans le patois normand.
5. Imipr. : chargé. Nous croyons cette correction cer- taine, car la leçon de l'imprimé ne présente aucun sens. Le compositeur, comme cela se voit si souvent dans les livrets gothiques, a répété par inadvertance le mot chargé qui se trouve deux vers plus haut. Au vers suivant, on trouve de même le mot beaucoup qui est une répétition maladroite des mots A coup.
6. Imp. : cartes ou beaucoup de dez maynez.
7. Cette expression proverbiale, citée par Cotgrave, signifie : fourni de toutes les choses nécessaires. — 8. Imp.: Deux ou trois. — 9. Dans sa bourse, sans doute pour pouvoir prêter aux joueurs.
DE Taverne. 5 1
De trois mains l'une à la sallière ; Puis après à la chamberière, Qu\ apporte force chandelle, On avance ' pièce derrière, Voulentiers la coustume est telle, Et, se c'est une pipernelle- Qui vueille entendre la raison On essaye s'elle^ est fumelle — En quelque coing sans grant blason. Et puis, en vault pis la maison? Nenny : ce sont faitz de faisance, Car, en tout temps, lieu et saison, Chascun appete sa plaisance. Brief il n'y a si grant en France, S'il veult faire quelque banquet, Q^il ne soit beaucoup plus tost faict En la taverne, par raison'*. Que en nul autre lieu ou maison. Car rien n'y a qui y guerroyé; Il souffist seullement que on paye. Mais une femme, à ung hostel, Esmouvera plus de frestel •',
I. Imp. : On luy avance. — 2. Elégante. Voy. Du Cange, v pipernella ; cf. Littré, V pimpant tipimprenelk. — 3. Imp. : Ou essayer celle. — 4. :mp. : par /^î.
5. Fera plus de tapage. Imp. : hestel. La correction paraîtra certaine si l'on compare les passages suivants : La bourgeoyse est à l'hostel Qui demaine ung tel freslel Et fait au mary tel tourment...
(T. 1, p. 29 de ce Hecneil) ; Que tu viengnes à mon hostel Pour ouir ung peu le frelel De ma femme...
[Ancien Théâtre françois, t. \, p. iSg).
Le frestel, ou frcstele paraît avoir été primitivement une
52 Monologue d'un Clerc
Pour ung peu de lart ou de beurre, Pour ung oygnon, [ou] pour du feurre\ Ty ty, ta ta, tant de riotte ^ Qu'il semble qu'elle soit ydiotte, Hors du sens, ou dyabolicque ^ ; Mais en la taverne publicque, Tout y est beau, tout y est bon. Aussi communément voit-on Q_uant ung quidem reçeu veult estre A chief d'œuvre pour estre Maistre'*,
flûte de Pan (voy, Burguy, t. Ill,p. 172), maisil futemployé dans l'usage ordinaire pour désigner une flûte, un flageo- let, un sifflet, et de là, comme le prouvent nos exemples, un bruit désagréable. Cotgrave (v° Fretel) s'exprime ainsi : « A kind of whistle which the Sowgelders (les châtreurs de pourceaux) of France usually carrie about them. »
I. Feutre ou foare, paille. — 2. Bavardage bruyant, cris ; ce mot s'est conservé dans l'anglais Riot. Voy. sur ce mot une note très-complète de M. Le Roux de Lincy dans son Livre des Proverbes français, 2''édit.,t. 11, p. 132.
3. Atteinte de folie démoniaque, possédée.
4. Pour être reçu à la Maîtrise, le compagnon devait exécuter une pièce importante de son métier, un objet dont le mérite décidait de son admission dans la corpora- tion, c'est ce qu'on appelait le chef-d'œuvre. On voit ici que la réception était accompagnée d'un banquet. Ces repas, qui dégénéraient en orgie, furent interdits par le règlement de 1565 (voy. p. 39) et par l'ordonnance de 1577. La chanson que nous avons déjà citée (voy. p. 44) s'exprime ainsi :
Banquets ne feront ne despense
Les Jurez de chacun mestier.
En passant Maistre en ceste France
Ny d'eulx prendre aucun denier..., etc.
Cette interdiction ne fut sans doute pas mieux observée que les autres défenses de même nature. Au milieu du xvui" siècle, les réceptions de maîtres se faisaient encore inter pocula. « Le principal point est de bien arroser le
DE Taverne. 55
Notez et retenez ce pas, Q^ue les disners ne se font pas En ung four, ou une caverne, Mais en cul de belle taverne. Comme aux Trois maris, au ' Fardel^, A la Berge ou au Vert hostel^ A la Harpe ou au Pot aEstain 3, Car on y est servy soubdain De clercz ydoines ■'• et habilles : Tavernes dont sont [très] utilles Aux taverniers d'entendement. S'en vivent très honnestement. J'en sçay de riches et de plains A Paris, sans aller plus loing^, A Rouen, et en d'aultres lieux. Aussi en sçay [-jej pour le mieulx Qui, par voiler de trop grans^ elles, Payent en belles quinquernelles''
chef-d'œuvre, c'est-à-dire de bien faire boire les jurés, » disent les auteurs du Dictionnaire de Trévoux (V Chef- d'œuvre) .
1. Imp. : ou au.
2. Fardel, sorte de vin récolté dans le Beauvoisis (Corblet, Glossaire du patois picard). — Peut-être tout simplement au Fagot, plus facile à représenter dans une enseigne qu'une espèce particulière de vin.
?. Plusieurs de ces enseignes se retroiivaient à Rouen, comme nous l'apprend le Discours que nous reproduisons ci-après :
Ln Barge en l'eau est eschouée.
in Verle Maison {le Vert Hoslel) est dépainte.
Le Pot d'Estain, dont l'on murmure.
N'est plus de gauge ou de mesure.
4. Experts, de idoneus.
5. Ce vers semble confirmer l'origine parisienne du Monologue. — 6. Imp. : grant.
7. Payent en monnaie de banqueroutiers. La quinquer-
54 Monologue d'un Clerc.
Leurs déb[i]teurs en cessions',
De quoy on voit les questions
Souvent à Paris advenir;
Et les aultres, au pis venir,
S'en vont mettant la clef soubz l'huis.
C'est assez je n'en diray plus ; Se- j'ay dit chose qui ennuyé, Pardonnez-nioy, je vous emprie^.
Finis.
nelk ou plutôt la quinquennelle était le délai de cinq ans accordé aux commerçants qui ne pouvaient remplir leurs engagements.
1 . Après avoir fait cession de biens, le débiteur ne pou- vait être contraint de payer à ses créanciers une somme supérieure à celle que la vente de ces biens avait produite ; il demeurait libéré.
2. Imp. : Ce.
5 . Formule finale, qui montre que la"pièce est un mono- logue dramatique écrit pour le théâtre.
55
Les Complaintes des Monniers aux Apprentiz des Taverniers.
Cette pièce se rapporte à deux règlements de po- lice publiés en 1 546. Nous ne connaissons ces règlements que par la publication qui en fut faite à Paris, au mois de novembre de la même année, mais notre poème lui-même nous apprend qu'ils furent appliqués à tous les pays situés au nord de la Loire (voy. p. 65J. Les Complaintes sont une composition rouennaise ; les garçons de cabaret y sont appelés non plus « clers de taverne », mais « valets », et suivant la distinction que nous avons indiquée d'après Artus Désiré (voy. p. 46), c'est lindice d'une origine normande; mais il y a d'autres détails qui nous reportent à la Normandie, notamment les mots conihoat (p. 63), run (p. 61), etc.
A défaut des ordonnances rouennaises, nous repro- duirons le texte des deux règlements parisiens. Le premier est relatif aux taverniers et aux cabaretiers :
« Par délibération de Conseil en Police, ouquel estoient plusieurs bourgeois et marchans de ceste ville de Paris, inhibitions et deffenses sont faictes à tous taverniers, caba- retiers, qui asséent en ceste ville et fauxbourgs de Paris, ne vendre vin, de quelque creu que ce soit, à ceulx aus-
^6 Les Complaintes
quels ils tiennent assiette, pour plus haut et plus grand prix que de douze deniers par la pinte, et au dessoubs ; et ce par provision, et jusques à ce que aultrement par Justice ayt esté ordonné;
» Aussi de ne prendre doresnavant des Bollengiers pain à treze pour douze, et tenir pain à fenestre, ou vendre et débiter pain, sinon pour l'usaige des personnes qui seront en leur assiette;
» Et encores de ne débiter en ladite assiette pain qu'on appelle pain de chapitre;
» De ne tenir assiette esdites villes et faulxbourgs es jours de feste à gens et personnes domiciliaires, et qui sont logez en ceste ville et faulxbourgs, ains seullement esdits jours de feste pouvant tenir assiette pour les forains et estrangers, qui ne habitent en ceste ville et faulxbourgs;
» De ne asseoir à quelque jour que ce soit après l'heure de sept heures du soir, depuis le jour saint Remy jusques à Pasques ; et après huict heures, depuis lesdites Pasques audit jour de saint Remy.
» Et néantmoings sont faictes deffences ausdits taverniers et cabaretiers, de ne souffrir jeux de hazard en leursdits cabarets, et de jurer et blasphémer.
» Le tout, quant ausdits taverniers et cabaretiers, sur peine de dix livres parisis d'amende, et autres plus grandes peynes s'ils rechiéent ; dont le dénonciateur à Justice aura le tiers. Faict en la Chambre de la Police le mardy sei- ziesme jour de novembre, l'an mil cinq cens quarente-six. Signé : Lormier. — Delamarre, Traité de la Police, 2' édit,, t. III, p. 725. »
Le second règlement, relatif à la police du pain, fut rendu par le Châtelet de Paris, à la date du 23 novembre 1546; il est trop long pour que nous puissions en rapporter toutes les dispositions. Nous nous bornerons à en extraire celles qui concernent les meuniers:
« Suivant les ordonnances, le poids ordonné pour peser bleds et farine en ladite ville, sera mis, restably et entre- tenu.
» Tous boulangers et fariniers de ladite ville seront tenus et contraints de faire peser dudit poids les grains qu'ils
DES MONNIERS. 57
feront moudre, et aussi iceux cribler auparavant la mou- ture d'iceux, sur peine d'amende arbitraire.
n Au regard des bourgeois et autres qui voudront faire moudre pour leur dépense, les pourront faire peser audit poids, si bon leur semble.
» Aussi que tous meusniers feront moudre diligemment, tant pour les bourgeois, mesnagers et autres, comme pour les boulangers , et ne pourront prendre salaire excessif outre ni au dessus du prix à eux autrefois ordonné,
» C'est à sçavoir de ceux qui leur porteront, ou mène- ront, ou feront porter et mener bleds, ou autres grains à leurs moulins, et eux-mêmes apporteront, ou feront appor- ter leurs farines, et non par les meusniers, seize deniers pûrisis pour le sestier,
» Et du bled, ou grain, que iceux meusniers iront ou envoyeront quérir pour moudre, et, quand i! sera mou'u, rapporteront la farine es hostels de ceux à qui seront les bleds moulus, deux sous parisis pour le sestier, et au-des- sous dudit prix, selon ce qu'il y aura de bled, à et sur peine d'estre mis au pilory, ou autrement estre punis à la volonté de Justice.
» Item. Et au cas que ceux qui ainsi feront moudre leurs bleds, soient plus contens de payer en bled qu'en argent, pourront bailler pour chacun sestier, pour mouture, un boisseau de bled raz, lequel lesdits meusniers seront tenus de prendre sans refus, au cas qu'il plaira à ceux qui feront moudre, sur peine d'amende arbitraire.
» Et seront mouluz et délivrez esdits moulins par les meusniers les grains pesez, paravant les grains non pesez.
» Et seront tenus les meusniers rendre les farines en pareil poids que seront trouvez les grains, excepté deux livres ordonnées pour le déchet du sestier, sur peine d'amende arbitraire.
» Si aucuns veulent faire cribler leurs grains, faire le pourront, et seront les criblures déduites du poids, outre ledit déchet de deux livres sur le sestier.
» Et si en la mouture est trouvé faute, les meusniers seront tenus rendre la farine, si elle est en nature ; et sinon seront tenus payer pour chacune livre de farine quatre deniers parisis, si le pain vaut quatre deniers tournois, et de plus, plus, et de moins, moins, selon la livre de pain.
» Et auront les gardes et commis audit poids, pour
$8 Les Complaintes
ledit prix d'un chacun septier de grain pesé, un denier tournois, et autant pour peser la farine ; de plus, plus, et de moins, moins, des prix dessusdits.... » Delamarre, Traité de la Police, t. H, p. 906 ; 2' édit., t. Il, p. 258.
Voici maintenant !a description de l'édition que nous reproduisons :
Les // Complaintes// des Monniers aux // Apprentifz des Tauerniers. // îl Les Apprentifz des Tauerniers // Qui font leur complaintes \sic] aux Monniers // Et les Monniers (dont c'est pitié) // Se plaingnent plus qu'eux la moytié. /j A Rouen/ j Chez Abraham Cousturicr, Libraire : tenant /j sa boutiijue, près la grand' porte du Il Palais, au Sacrifice d'Abraham, S. d. [vers 1600], pet. in-8 de 8 ff. de 24 lignes à la page, sans sign.
Au titre, un petit personnage grotesque, coiffé d'un chapeau à plumes et les deux bras étendus (le même qui se trouve sur le titre du Discours publié ci-après). Le verso du titre est blanc, ainsi que le dernier f.
Bibl. nat., Y. 4796. A. (art. 8), Rés., dansun recueil contenant 10 pièces imprimées parCousturier.
Nous avons à peine besoin de faire remarauer que cette édition rouennaise avait dû être précédée de diverses éditions parisiennes.
DES MONNIERS. 59
Les Complaintes des Monniers aux Apprentifz des Taverniers.
Les Apprentifz des Taverniers
Qui font leur complainte ' aux Monniers,
Et les Monniers, dont c'est pitié,
Se plaingnent plus qu'eux la moytié.
A Rouen j
Chez Abraham Cousturier, libraire, tenant sa boutique
pris la grand' porte du Palais, au
Sacrifice d'Abraham.
[Les] Valletz des Taverniers
joyaux Monniers-, que ferons-nous? raMÊdAu lieu d'amasser quelque bien, ^i^Nous n'avons gaigné que des poulx, Anx tavernes, qui ne font rien.
Nous, dont sommes très mal contentz, Aux tavernes, qu'on void deffaire. Avons perdu jeunesse et temps Et ne sçavons quel mestier faire.
Quant premier ^ je vins chez mon maistre Tavernier, homme de façon. Il me vint à grandz biens promettre, Mais que je fusses bon garson.
1 . Imp. : complaintes.
2. On trouve indistinctement au xvi*^ siècle les formes meunier, mounier et monnier.
3. D'abord.
6o Les Complaintes
Premier, les pots me feist porter, Qui me sembloit chose assez ville, Et argent ou vin rapporter De chez les bourgeois de la ville.
J'ai fait par longtemps le mestier, Portant du vin et tost et tart Par la ville, où en maint cartier L'on me donnoit le petit lyart.
Après, il m'aprint à conter Dessus les escotz ' assez haut, Dissant : « Qui ne sçait mesconter^ » A la taverne rien ne vaut. »
Quant à conter fuz bien apprins Que i'estimoys à grand science, Il m'a apprins à brouiller vins Voire contre ma conscience.
Quant il m'a appris le mestier, Congnu que bien je m'y gouverne, Maistre m'a fait de son celier, Faisant de trois vins sa taverne^.
Quant le vin est un peu poussé'' Ou qu'i sent le gras^ ou l'esvent'',
1 . Exagérer le prix de la consommation ; l'écot était ce qu'on appelle aujourd'hui dans les restaurants de Paris V addition.
2. Mal compter. Imp. : m'esconter. — 3. C'est-à-dire qu'il ne débitait que trois sortes de vins, celles qui sont énumérées dans la strophe suivante.
4. Vin gâté par une chaleur qui l'a t'ait fermenter à contre-temps. — $. Altération dans laquelle le vin prend une apparence huileuse, on dit encore aujourd'hui que le vin tourne à la graisse.
6. Altération du vin qui a été trop longtemps exposé à
DES MONNIERS. 6l
Du conihoult ' il est brassé Ou du rappé - le plus souvent.
Quant le vin clairet nous deffaut, Ayant du blanc et du vermeil Je sçay brasser, tout d'un plain saut, Du bon vin clairet nompareil.
Quant j'ai sçeu toute la finesse De la taverne et le brassage, Par le moyen de ma maistresse J'ay esté hors d'apprentissage.
l'air. Voyez pour ces maladies des vins, Laboulaye, Dict. des Arts et Manu/., v° vin, et les recherches de MM. Pas- teur et Dumas.
1 . Conihout est un village situé près de Jumièges, en Normandie, et dont les vins eurent jadis une grande répu- tation. Voy. Canel, Blason pjpulaire de la Normandie (Rouen et Caen, 1859, 2 vol. in-S"), t. I, p. 127. Plus tard, il semble que le mot conihout ait été employé pour désigner une boisson qui n'avait rien de commun avec le vin, du cidre, peut-être. C'est ce qu'on est tenté de croire ici et dans un passage cité par M. de Beaurepaire,
p. XXIV.
2. La râpe c'est la grappe de raisin dont tous les grains sont enlevés ; le râpé est la boisson obtenue avec de l'eau jetée sur le marc et sur la râpe. Depuis, le mot Rapt a été appliqué à désigner diverses sophistications employées par les marchands de vin.
1° Râpé de raisin. C'était du raisin nouveau qu'on met- tait dans un tonneau pour raccommoder le vin quand il était gâté. On mettait aussi des raisins séchés ou des sar- ments et branchages dans le pressoir entre les lits de raisins.
2'' Râpe de copeaux. C'étaient des copeaux et fragments de bois qu'on jetait au fond des barriques pour édaircir le vin. Un arrêt du Conseil du Roi du 6 août 1720 (art. IX) interdit cet usage.
Enfin on nomme rapè dans les cabarets un mélange des restes de toutes sortes de vins qu'on rassemble dans un tonneau et qui se débite à nouveau.
\
62 Les Complaintes
J'ay esté fait maistre valet. Je me monstrois en parler grave ; Je troussoys droict le gobelet, Voire du meilleur de la cave.
Le plus souvent, souppoys, disnoys Avec ma maistresse et mon maistre, Et tant glorieux devenoys Que prenois à me descongnoistre.
Le plus souvent sur un escot Parloys audacieusement ; Si l'on me disoit quelque mot Je respondois plus fièrement.
Si venoit quelque grand bancquet. Premier de bon vin je bailloys; Pendant qu'ilz menoient grant caquet, Pour eulx plusieurs vins je brouilloys.
Las ! j'ai perdu proffit et peine. Dont c'est grant desplaisir pour moy. Car avec la bouteille pleine Je n'yray plus jouer au moy ^.
Vous aussi, fière[s] chamberieres, Vous n'aurez du blanc et du bys ; Il vous fault devenir porchères Ou gardiennes de brebis.
Vous perdrez beaucoup de voz grâces Avant que finisse l'esté ; Tant ne seront ^ voz barbes grasses A l'advenir qu'ilz ont esté.
1 . Au mai. Voy. sur les plantations de mai la Collection de pièces curieuses de Leber, t. VllI, p. 356.
2, imp. : serons.
DES MONNIERS. 6^
J'ay tant servy et reservy Aprentif pour devenir maistre, Cela ne m'a de rien servy ; Aller me convient aux champs paistre.
A qui fault-il que je m'adresse ? De ma perte, qu'au cler je voy, M'en prendray-je à maistre ou maistresse? Non; il[s] y perdent plus que moy.
J'ay acoustumé bon vin boire, A menger de friantz morceaux ; Las ! tost s'en perdra la mémoire, Car j'ay perdu lettres et seaux \
Encor ne me fault-il pas pendre ; Je suis jeune, la Dieu mercy ; Autre mestier me faut aprendre, Qui m'est un merveilleux soucy.
Boulengiers, vous perdez beaucoup; Rôtisseurs, vous n'y gaignez pas. Cela est venu bien a coup D'ont je perds maintz friantz repas.
C'est assez parlé des complainctes Des maistres valetz taverniers ; C'est assez déchiffré leur plaintes, Veu qu'ilz y perdent maintz deniers.
Aux Monniers donner run^ il faut : Car veu leur grande loyauté
I. Voy. I, p. 1 52. — 2. Il faut céder la place nux meu- niers. Run ou rum est le Scandinave rum, ail, raum, angl. mod. room.
64 Les Complaintes
Il n'y a cil qui ne le vaut Et qui ne l'ayt bien mérité.
Fin des Taverniers, et commencent Les Monniers qui jà mal ne pensent.
Les Monniers parlant! aux Serviteurs des Tavernes.
Gentilz serviteurs de Taverne, Hélas, de quoy vous plaingnez-vous ? Vous n'avez tant en vos cavernes Cause de plaindre comme nous.
Nostre mestier est en ruyne Bien plus que n'est vostre housseP; Oij nous avions deux soubz pour minne 2 N'avons qu'un double pour boissel ^.
Il nous vaut mieux soubz une couldre* Aller prendre et chasser, des noix, Que nous assubgetir à mouldre Le bleid pour le rendre par poix.
Quel proffit y pourrons-nous prendre.?
1 . En parlant d'un homme mort, le peuple disait : « il a laissé ses housseaux. » Voy. sur cette expression prover- biale Le Roux de Lincy, Livre des Proverbes franc., 2° édit., t. II, p. 170.
2. La mine était la moitié du setier et la vingt-quatrième partie du muid, soit environ 78 litres.
3. Le boisseau parisien était le douzième du setier; or, le prix d'un double, c'est-à-dire de deux deniers pour un boisseau de grain, correspond exactement au prix de deux sous parisis pour le setier (voy. p. J7).
4. Coudrier, noisetier. ^
DES MONNIERS. 65
Cela ne vient à nostre apoint ;
Car si tout le bleid nous faut rendre
Il ne nous en demourra point.
Hélas, nous avions la puissance De lyer et de deslyer, Mais, par ceste netve Ordonnance Cela il nous faut oubliera
Pour bien esnouler^ après ^ boire Nous estions maistres en cela, Mais par delà le cours de Loyre-*, Jusques au saffren "^ nous voylà.
Si nous avons la coule[u]r palle, Hélas, il n'en faut point parler, Car nous'' n'allons ponit à la halle. Et il nous y faudra aller.
On dit que nous sommes larrons, Mais ceste parolle' est bien sotte, Car rien d'autruy nous ne prenons Que ce que chez nous on aporte.
Adieu tartes, tourteaux, pastez ! Las, plus d'en faire il ne nous chault ! Maintenant, nous sommes gastez, Car la fleur achapter nous faut.
Où es-tu, monnier Cardinal,
I. Imp. : oublie. — 2. Imp. : esmouter. Esnouler (\at. emickare), que nous croyons pouvoir rétablir ici, s'emploie encore en Normandie avec le sens de u moudre grossière- ment. 1) — ;. Imp. : apers. — 4. Imp. : Loyere.— (. Aller au saffran, faire banqueroute. Cotcr.'WE.
6. Imp. : noms. — 7. Imp. : parrlle.
P. F. XI 5
6G Les Complaintes
Dérobe-sac de loyauté ; Si tu vivois, à nostre mal Pourvoirroit ton auctorité ^
Monniers, qui sonnez la musete, Plus ne dictes en voz chantz doux : « Aux pouches^, sus, sus, sobriété! » Dansez; aussi bien paierez- vous 3.
En faisant les hommes bien vivre. Dieu premier y est honoré Et raesmes bon fera revivre Encor' un coup l'âge doré.
La main jà a mis la Justice Aux Taverniers et aux Monniers; Reste de mettre la police Aux Tripotz et aux Tripotiers.
Les enfants sans ordre et raison Avec Gautier ou Philipot^ Robent'' le bien de la maison Pour l'aller jouer au tripot.
1 . Ce passage paraît faire allusion au fameux cardinal de la Balue, qui passait pour être le fils d'un meunier et dont les exactions avaient dû laisser un souvenir durable dans la mémoire du peuple.
2. Nous ne connaissons pas la chanson : Aux pouches, etc., mais on prétend que les Normands employèrent jadis des pouches, ou sacs, suspendus au plancher, pour y prépa- rer de la boisson avec le marc du cidre. Comme il s'agit ici de meuniers, le mot pouches peut d'ailleurs désigner simplement des sacs de farine.
} . Ce vers rappelle le mot attribué à Mazarin cent ans pks tard : « Us chantent, ils payeront. » Voy. VEsprit dans l'histoire par Edouard Fournier, 2" édit., p. 241.
4. Voy. t. 1, p. 29. — 5. Volent. Dérivé du vieux mot Robbe, butin, pillage. Le verbe dérober s'est conservé.
DES MONNIERS. 67
OÙ sont les loix de Ligurgus, Roy régnant sur Laceniens ' ? S'il 2 vivoit ce temps, tant d'abus Ne seroient veuz entre chrestiens.
Les tavernes il deffendoit, Jeux de quilles, tripotz, bordeaux, Et au labeur il excitoit Les filles et les jouvenceaux.
A l'enfant, tant riche fut-il, Faisoit quelque mestier apprendre, Affin qu'en estant innutil, Ne vint à tous ses^ biens despendre;
Il deffendoit marier filles. S'ils'* n'avoient âge compétent; Il n'estoit veu tant de pupilles Ny de pauvre peuple impotent.
Fut en guerre ou transquillité, Imposoit aux hommes travaux, Pour déchasser oysiveté, Mère nourrisse de tous maux.
Ce Roy, sage et d'honneur vestu, A son peuple qu'il tenoit cher Il faisoit le vice arracher Et planter au lieu la vertu.
Et, pour monstrer le zèle ardant Qu'il avoit vers le peuple sien, Affin que ces loix fût gardant, Il habandonna tout son bien.
I. Lacédémoniens. Imp. : l'Aceniens. — 2. Imp. : C'il. - }. Imp. : as. — 4. Imp. : C'il.
68 Les Complaintes
Il chassoit de luy gents noysifz ^ , Il honoroit gents vertueux, Il faisoit punir gents oysifz, Il fuyoit gents voluptueux.
Si Justice mect la police Aux maux comme el' a commencé, Le monde sera renversé, Car vertu confondra le vice.
Mais que les maulx soient deffendus Qui causent grande adversité, Tous biens nous seront estendus Comme en Genèse est resité.
Quand Israël à Dieu servoit, Marchant à ses commandements -, Le ciel sur luy manne plouvoit Dont il prenoit les nutriments.
Mais quand ^ son Dieu il delaissoit Adorant autres Dieux en terre, Dieu aigrement le punissoit Par peste, par famine et guerre.
Or ne délaisons donques Dieu, Qui est de nous tant soucieux ; Mais adorons* lay en tout lieu, Louant son saint nom précieux.
Ce '"> faisant, il est tant humain ^
I. Nuisibles, de nocivus. — 2. Imp. : ces commande^ mets. — 3. Imp. : qnand.
4. Imp. : adorant. — 5. Imp. : Se. — 6. Imp. : hmmain.
DES M ON NI ERS. 69
Et tant ayme sa créature Q_u'i[l] muera la pierre en pain Pour nous donner la nourriture.
Fin.
DIXAIN.
Sus, grand esprit, et tous voz chiens courtaux, Venez vous en avec nous lamenter. Crainte, plus tost que faute de métaulx, Fait que n'osons aux tavernes troter, Où vous faisiez Proserpine chanter Et cabasser', pour un morceau de pain. Bestes et gents plustost mourroient de faim Qu'un Tavernier leur pref;cat sa taverne. Hélas, Bacchus, ton pouvoir est bien vain Quand tes subjectz en ce point on gouverne.
DIXAIN
aux Escorniffleurs^.
Escorniffleurs anciens et modernes, Voz bulles sont demourez interruptes; Trois moys y a qu'en aucunnes tavernes Par beau parler sans argent ne repustes :
1. Imp. : Cabasset.
2. Parasites, pique-assiettes, nouvellistes qui vont de porte en porte, espérant trouver un repas en échange de leurs récits. Cotgrave. — C'est le nom que La Fontaine donne au renard :
L'ccornifleur étant à demi-quart de lieue; (Lps deux Rats, le Renard et l'Œuf, livre X, fable 1.)
70 Complaintes des Monniers.
Heures n'estoient envers vous que minutes Quant vostre ventre estoit plain et guédé^ Justice à droicl ha sus vous regardé, Sur nous aussi, dont sommes mal contendz Si de trop près le statut est gardé ; Pour tant ainsi nous faut passer le temps.
[Un] Dixain où le Mommain donne
Une raison sans s'estonner
Qu'il ha refusé de signer
Pour ce que l'Ordonnance est bonne.
Allez, allez, allez à tous les Diables, Vous qui tenez le grant train en taverne, Et comme moy bien doux et amyables Eussiez esté chacun en sa caverne ; Point ne fussions subjectz à Maugouverne, Car vous pensiez par appellations Avoir le temps, jusques après messions - Tousjours asseoir, pour vous et vostre bende; Sans nul esgard à voz dilations, La Court vous ha à droict mis en amende.
Icy prend fin la Complainctc Contre l'Ordonnance saincte.
1. Rempli de nourriture. « Stuffed, strouting, crammed, full of méat and drinke.» Cotcrave.
2. Les vacances des hommes de loi, des clercs et des escholliers. La mession correspondait aux vendanges et commençait le 7 septembre pour finir vers le 1 1 octobre.
COTGRAVE.
Le Discours demonstrant sans feincte Comme maints Pions font leur plainte, Et les Tavernes desbauchez, Par quoy Tavermcrs sont jaschez
A Rouen, au portail des Libraires, par Jehan du Gort et J as par de Remortier.
Cette pièce, qui contient des détails curieux pour l'histoire de Rouen, a été pour la première fois signalée par Charles Nodier dans un article du Bulletin du Bibliophile intitulé : Echantillons curieux de statistique (août 185 5). Le spirituel conteur, qui avait le bonheur d'en posséder le seul exemplaire connu, crut pouvoir reconstituer la topographie des ta- vernes rouennaises. Unissant l'imagination du roman- cier aux recherches patientes du bibliographe, il avait trouvé dans la complainte des buveurs mainte révé- lation piquante. Ainsi les triballes, dont l'ordon- nance de 1 556 tolérait l'existence, tandis qu'elle sup- primait les tavernes et les cabarets, étaient pour lui des restaurants ambulants analogues à ceux qui circulèrent dans Paris après 1830. Il est toujours séduisant de retrouver dans les siècles passés les inventions que les novateurs nous représentent
72 Discours
comme un progrès récent ; aussi Nodier avait-il été charmé d'attribuer aux édiles rouennais du XVI^ siècle l'idée première des cuisines roulantes.
Bien que l'auteur d'un glossaire normand' ait accepté l'explication de Nodier, il est certain que les tnballes n'avaient rien de mobile ; nous nous en expli- querons plus loin.
Voici maintenant la description du seul exemplaire connu de l'édition originale. Il a successivement appartenu à Dibdin, à Nodier, à M. d'Auffay (n" 261 de son catalogue), à M. Descq (n" 569) et à M. William Martin. Il appartient aujourd'hui à M. le baron de la Roche la Carelle.
Le Discours demonstrant sans feincte // Comme maints Pions font leur plainte, // Et les Tauernes desbauchez // Parquoy Tauerniers sont faschez. //
A Rouen // Au portail des Libraires, par khan du gort II et laspar de remortier. — [A la fin :J f Im- primé à Rouen par II lacune aubin^. S. d.[vers 1 556], pet. in-8 de 8 ff. de 23 lignes à la page pleine, impr. en lettres rondes, sign. A-B.
Au titre, un petit bois représentant un nain les deux bras étendus, qui paraît se lamenter. Ce même bois se retrouve sur le titre de plusieurs éditions publiées par Abraham Cousturier, à Rouen. — Le verso du titre est blanc, ainsi que le verso du der- nier f. — Le recto du 2'= f. contient deux petits fleurons~f le second de ces fleurons est répété au
1 . Dictionnaire du patois du pays de Bray, par l'abbé J.-E. Decorde (Paris, 1852, in-8), p. 130.
2. Robert et Jean du Gort, irnprimeprs et libraires, exercèrent de 1544 à ij6}. M. E. Frère, qui nous donne ce renseignement [Manuel du Bibliographe normand, t. I, p. 391), ne cite ni Gaspard de Remortier, ni l'imprimeur Jacques Aubin.
SUR LES Pions. ' 75
recto du dernier f., au-dessus du nom de l'impri- meur.
Les Discours dcmonstranl sans feinte, que M. Brunet a traités un peu à la légère d'insignifiants, ont attiré tout particulièrement l'attention des bibliophiles rouennais à qui nous en devons deux reproductions :
A. Les Tavernes de Rouen au XVI'' siècle. Publié d'après un opuscule rarissime de l'époque, avec une introduction par Charles de Robillard de Beau- repaire. Rouen, Imprimerie de Henry Boisscl. M. DCCC. LXVII [1867]. Pet. in-4 de 4 ff., xxviij pp., et 8 ff. pour la pièce.
Tiré à 60 exemplaires pour la Société des Biblio- philes normands.
B. Les Cabarets de Rouen en 1556. j" édition, réimprimée sur les deux premières et accompagnée d'un Avant-propos par un bibliophile du quartier Martainville [M. Cohen]. A Rouen, chez tous les débitants, [Vincent Bona, imprimeur de S. M. à Turin], 1870. In-i6 de 19 pp., tiré à 100 exempl. numé- rotés (96 sur papier vélin anglais et 4 sur papier de Chine).
Un autre auteur rouennais, M. de la Quérière, a inséré une partie de la notice de Nodier dans un opuscule intitulé: Recherches historiques sur les enseignes des maisons particulières (Paris et Rouen, 1852, in-8, p. 6-10) ; il y a joint quelques notes que nous avons reproduites.
HUICTAIN.
Que dictes vous, gents de boutique, Artisains, gents esperlucats ',
I . D'après Cotgrave, le mot esperlucat a le sens de « boucle de cheveux », puis de « gai compagnon », enfin de « jeune homme mignard et précieux ».
74 ' Discours
Cents d'Esglise, gents de Pratique, Et vous qui cerchiez altercas ? Vous avez eu maints gras repas Avec les Enfants Maugouverne; C'est faict, de telz vous n'aurez pas ; L'on ne va plus à la Taverne.
Vous qui allez au bout du Pont, Plus n'est qui de l'escot répond ; Le Croissant^ ha perdu son cours, La Pleine Lune est en décours, L'Ange n'ha plus que le bavol^. Les Pigeons ont perdu le vol ; Pour chambre ou salle hault monter, 11 fault les Degrez desconter. Flacons n'ont l'emboucheure nette ; Saind Françoys n'ha plus de braguette ; De saincl Jacques^ qui comme or luyt, La triballe^ est encor en bruit;
1 . « Cette maison est indiquée avec son enseigne sur les plans du précieux et très-curieux Manuscrit des Fontaines de Rouen, dont M. de Jolimont a publié des fac-similé reproduisant les originaux avec la plus scrupuleuse exacti- tude. Elle se trouvait en ville près de la porte Grand- Pont, à la place où le Théâtre-des-Arts a été construit. »
La QUÉRIÊRE.
2. Cotgrave cite le verbe bavoler avec le sens de « voler en rasant la terre » ; c'est voler bas.
3. M. de Beaurepaire {loc. cit., p. xvj) constate que le mot triballe a été en usage à Rouen pendant plusieurs siècles. Dans le Journal de l'Hôtel-de- Ville de Rouen, on voit mentionnée, à la date du 28 avril ijs^i l3 commis- sion donnée par les échevins à un particulier pour faire la recette des aides « sur les taverniers et autres trlballans vins. » Les États des noms et surnoms des cabaretiers du département des différentes paroisses de Rouen, dressés en
SUR LES Pions. 75
Les cabaretz du long des kais Seront cages pour nourrir gays ; L'Espce en son fourreau se rouille; Crédit n'ha le Mont de la Bouille ' ; Le Baril d'or est bas percé ; Le Barillet est défoncé ; Le trou du Grédil ^ sent l'esvent ; Le Penmret ^ est mis au vent ;
1742, mentionnent les triballes tenues par Jean-Baptiste Lefèvre, dans la rue de la Grosse-Bouteille ; par Chouquet, rue du Petit Mouton, et par Bizet, rue de la Muette- Bouche.
A la différence des tavernes et cabarets, les triballes vendaient des aliments ou du vin « à emporter » ; les habitants de la ville ne pouvaient y consommer sur place ; ils étaient contraints d'y faire quérir le vin au pot (voy. le dernier dizain de notre pièce : Or, Dieu merci, etc.).
Les vers suivants, extraits tie l'Inventaire général de la Muse normande de David Ferrand (Rouen, 1655, in-8, p. 141) permettent de croire que les triballes n'étaient souvent que de simples celliers :
Le temps passé les Noble et Conseillers Tant seulement vendests à leu cheliers Leti vin cleret fait tout d'une cuvée ; Mais à présent un nombre de caleux Pour trimballer semblent aver queu eux La clef du vin de nouvel retrouvée.
Au xviii" siècle, le mot triballe se retrouve avec le sens de « chair de porc frais cuite dans la graisse, qui se vend dans les foires » (Dictionnaire des Arts, 1731). Cette acception particulière peut nous donner une idée de la cuisine qui se faisait dans les triballes de Rouen.
1. La Bouille, village situé sur la Seine, dans le canton de Grand-Couronne, à 19 kilomètres de Rouen.
2. Nicot et Cotgrave enregistrent le verbe grediller « cresper les cheveux avec un fer chaud », roussir, replis- ser, raccornir une chose mise devant le feu. (Voy. un exemple t. III, p. 308 de ce Recueil.) Ce verbe suppose un substantif gredil analogue pour le sens à notre mot gril.
3. La bannière. — Il y avait dans le quartier de Mar-
76 Discours
Le cul Agnès s'amesgrit fort ; UElephant ne tient plus le fort ; VAgniis Dei^, ce renouveau-, Convertira son vin en eau ; Le Hablc ^ est du tout accablé ; Le Cerf tremble, s'il n'ha tremblé ; Le Gros Denier n'est plus de poix; Et le Monstier'' n'ha plus de croix; Neptune sur l'Esturgeon beau. Et le Daulphin nagent en l'eau ; Le Chaulderon est tout troué, Le hola** du fîœu/escorné; A présent la Chasse-Marée, Sa monsture est bien empirée ;
tainville une rue du Panneret. Voy. Taillepied, Recueil des antiquitez et singularitez de la ville de Rouen (Rouen, 1587, in-8), p. 4J.
1 . « Une maison de VAgnus Dei est désignée ainsi sur les plans dont nous venons de parler, rue Saint-Vincent, à l'angle de la rue de la Vicomte. Elle a été rebâtie en 1 542, et M. Barabé, archiviste du département, a découvert que cette maison avait été reconstruite par Robert Becquet, architecte de l'admirable pyramide de Rouen, qui fut brû- lée par le feu du ciel le i $ septembre 1822. » La Quériêre.
2. Ce printemps. — 3. Port, havre. — 4. Couvent, lat. Monasterium.
5 . Le sens le plus probable du mot hola est celui de « trou ». Cette expression, qui s'était conservée sans doute dans le langage des purins, paraît provenir de l'ancien idiome normand et se rattacher à la même famille que haule^ houle (concavité du sol), halot (coque de châtaigne ; terrier du lapin), houkt (brèche, trou du terrier), se houler (se glisser dans un creux), hvullier (celui qui fréquente les bouges), etc. Tous ces mots se rattachent au dan. hdl, norse hola, ail. hohl^ angl. hole, etc.
On remarquera l'analogie qui existe entre le « trou du bœuf » et le « trou du grédil ».
SUR LES Pions. 77
Au lieu de blé, le Grand Moulin Meult la paille et le revolin ^ ; La Fontaine, bouillante Seine, Ha perdu sa source certaine ; La Pomme d'or perd son effort ; La Croix blanche se ternist fort; Les Tavernes de Sainct-Gcrvais Sont pour les Cauchois et Bouvueez-; Hors le Pont, au clos des Gallez ^ Pour Sannietz^ et Portugallez'';
1. Le DictiQttnaire du patois normand de MM. Duméril cite le mot révalin (arr. de Bayeux) avec le sens de reste.
2. Le poëte ne désigne-t-il pas sous ce nom ceux qui habitaient en dehors de la porte Bouvereul ?
3. L'ancien clos aux Calées, qui se trouvait sur le quai de la Seine entre les rues du Vieux-Palais et de Fonte- nelle, avait été vendu à la ville par Philippe le Hardi dès 1283, et un nouveau fut établi, quelque temps après, de l'au- tre côté de la Seine en face de la ville, hors le pont, comme dit notre pièce (Fréville, Mémoire sur le commerce maritime de Rouen, Rouen, 1857, 2 vol. in-8, t. I, pp. 201, 256).
4. Sanniers, sauniers. — « Le sel formait une branche importante du revenu des seigneurs normands. Dès le milieu du xii" siècle il y avait un grenier à sel féodal à Graville. Nos plus riches salines étaient à Bouteilles et à Dieppe, à Harfleur, à Leure, à Honfleur et à Touques ; les salines de Caudecôte, d'Oudalle, d'Orcher et de Varaville étaient moins productives.» FréviWe, Mémoire, t. I, p. 123.
5. Les Espagnols et Portugais étaient très-nombreux à Rouen, depuis qu'ils avaient obtenu les privilèges de 1364 à Harfleur et à Leure. Ils faisaient avec la Normandie un commerce très- étendu : ils y apportaient surtout leurs laines dont on fabriquait les beaux draps de Rouen. Dans la ville même, ils formaient un quartier spécial. Voy. Fré- ville, libro cit., passim.
Au xvu* siècle, on parlait encore des Portugais de Rouen. David Ferrand {Inventaire général de la Muse normande, p. 238), rapporte une expression proverbiale à laquelle ils
78 Discours
L'on n'y assied plus les voisin[s] ^
Pour boire le just des raisins ;
Cela rend assez- et vaincus
Les bons champions de Baccus.
Changer fault le Port de Salut -^
Et le nommer Sort de Fallut;
Le Salut d'or'' perd sa valeur ;
La Pensée perd sa couleur ;
Présent "• la Teste sarrazine*'
N'ose asseoir voisin ne voisine ;
La Verte Maison est dépainte ;
Les Pelottes n'ont haulte attainte ;
L'y mage saincte Katherine
Petit à petit se décline,
Et de Nostre Dame l'y mage,
Par n'assoir congnoist son dommage";
La Salamandre^, en la ruelle
avaient donné naissance :
Se bravant comme un cocq sieuvy de ses gulline, O comme un Portugais dans la bourse o marchands.
1 . On se rappelle que l'ordonnance défendait aux taver- niers d' « asseoir » les gens de la ville.
2. N'est-ce pas une simple faute d'impression pour cassez^ — 3. Imp. : faulte.
4. Il y avait dans le quartier de Martainville une rue du petit Salut. Voy. Taillepied, /. c, p. 44. — 5. A présent.
6. « La rue Sarrazine, appelée aujourd'hui rue des Iro- quois, tirait bien certainement son nom de cette enseigne. La place qu'elle occupe sur les plans du Manuscrit des Fontaines ne laisse aucun doute à cet égard. » La
CiuÉRIÈRE.
7. Connaît son dommage parce que personne ne vient s'y asseoir.
8. « La rue de la Salamandre communique de la rue du Bac à la rue de l'Épicerie; de plus une maison rue Eau-de-Robec, n" 13, offre sur la clé de voûte de la porte
SUR LES Pions. 79
Sans feu se brusle à la chandelle ; Le petit Lyon est passé ; Le Chaperon est trespassé ; Près la Halle, la Feste-Dieu Ne faict miracles en son lieu ; La Croix Verte^ qui fut en bruit, Et le Daulphin ne font plus fruict. Les Saulciers et l'Ours, sans efforts, Se tiendront tousjours les plus forts : Tavernes plus l'honneur n'auront, Les Triballes l'emporteront ^. LeCoulomb-^ voile par accent ; La Coupe encore se deffend ; La Fleur de Lys est encrouée ; La Barge'* en l'eau est eschouée ; L'Escu de France tient bons termes, Bien gardant ses royalles armes ; Le Grand Grédil, qu'on dit le trou, Nourrist chiens pour harer au loup ^ ;
une Salamandre sculptée, avec la date de 1601. » La
Q.UÉRIÈRE.
1. « Près de la place Saint-Ouen, un bout de rue s'ap- pelle de ce nom. » La Quérière.
2. C'est assez dire que les Saulciers et l'Ours étaient des enseignes de triballes, de même que VEscu de France.
5. Le pigeon. Il y avait à Rouen une rue du Coulon, près de la porte Cauchoise. Voy. Taillepied, lac. cit., p. 42.
4. « La maison de la Barge existe encore rue Grand- Pont ; elle porte le n° 56. L'enseigne en relief, que nous avons eue en notre possession, a été transportée par nos soins au Musée d'Antiquités du département. Elle surmon- tait le pignon de la porte surbaissée à membrures gothiques du xv" siècle. Elle représente une barque, la voile enflée, et voguant sur des flots agités. » La 0_uérière.
$ . Harer un fauve, c'est lancer les chiens sur la béte.
8o Discours
Le Lôup\ qui est beste robuste, Se meurt par coup de haquebute ; La Hache, la Hure et Hureaux N'osent plus asseoir les Pureaux^, D'ont à présent font laide mine, Avec la Teste sarrazine. Dessus Robec^ y est la Pelle : Nul n'y boira, quoy qu'on l'apelle ; Le Chaperon de sainct Nigaise'' N'est pas, tant qu'il fut, à son aise. Bien peult avec les Avirons'=^ Dire : « Plus riens ne gaignerons ». Le Coq qui souloit hault chanter, Force luy est de déchanter; Perdu il ha parolle et voix. Les Balances n'ont plus de poix. Quand de la Petite Taverne, C'est pour les enfans Mau-Gouverne*' ; Pour le présent, ÏEscu de sabW Passe, comme aux sacs passe sable;
1 . La rue du Loup était dans le quartier Saint-Hilaire. Voy. Taillepied, loc. cit., p. 43.
2. Sur ce sobriquet donné aux habitants de Martainville, de Saint-Vivien et de Saint-Nicaise à Rouen, voy. Canel, Blason populaire de la Normandie, l. II, pp. 99-101.
5. Robec, petite rivière qui passe à Darnétai et se jette dans la Seine à Rouen.
4. La rue Saint-Nigaise était dans le quartier Saint- Hilaire. Voy. Taillepied, loc. cit., p. 43.
5 . « La rue des Avirons débouche dans la rue Malpalu. »
La Q.UÉR1ÈRE.
6. Voy. t. III, p. 19 et t. VI, p. 186 de ce Recueil.
7. Terme de blason qui désigne le noir. On en fait tou- jours une couleur ; ce serait plutôt une fourrure comme le vair, puisque son nom vient de la martre zibeline.
SUR LES Pions. 8i
Mesme son voisin l'Agnelet
Ha perdu sa mère de lait;
Le pot d'Estain, d'ont l'on murmure,
N'est plus de gauge^ ou de mesure ;
Le Rosier ha perdu ses roses ;
La Rose ha ces feuilles recloses ;
Par défaulte d'avoir bon vent
Le Moulinet ne meult, ne vend ;
Les Maillots, pour les gents mutins,
Rendre s'en vont aux maillotins ;
Sainct Martin y va par le val
A pied, par faulte de cheval ;
LaChièvrc^, pour menger du lierre
Ha rompu sa corde et son tierre-*;
Les Signots'' en l'Eau sont serrez;
Vittecoqs -^ sont pris en la retz ;
La Cloche^, avecques l'Arbre d'or,
Ils seront bien tost à l'essor ;
Près la porte, le Chapeau rouge
S'en va dehors sans dague" et vouge*^;
I. Jauge. — 2. « Les rues du Rosier, de la Rose, de la Chèvre, du Moulinet et des Maillots existent encore aujour- d'hui. » La Q.UÉR1ÈRE. — 3. Le mot tierre n'est peut-être ici qu'un synonyme de tire, avec le sens d'attsche; cepen- dant, il vaut peut-être mieux y reconnaître l'anc. franc, tiere, tieire, « rang, ordre», anglo-sax. lier, ail. mod. zier.
4. Une maison située rue Cauchoise, n° 47, porte à la clef de voûte un cygne sculpté avec la date de 1631. C'est là, comme le remarque M. de la Quérière (p. 48), que devait se trouver l'auberge du Cinot ou Sinot. — s . Vittecoqs, o\iVit-de-Coq, bécasse, angl. H^oo^fcod, que Cotgrave tra- duit par bécasse, mais qui aujourd'hui désigne un coq de bruyère. Vitecoq est encore un nom d'homme en Normandie.
6. « La maison rue Ganterie n" 75 était appelée La Cloche d'argent.» La Quérijîre. — 7. Imp. : d'ague. — 8. Epieu. P. F. XI 6
82 Discours
La Bonne Foy sans ses ' souliers
S'en va loger aux Cordeliers ;
De Beauvoisine les Trois Mores'^
Avec le Licvre ont faict défères ^ ;
L'Estrim'*, le Barillet, la Pierre
N'y pourront pas grands biens conquerra,
Et du Marché-Neuf les Coquilles
C'est à eulx à trousser leurs quilles ;
Le Petit pot, le Pèlerin
Prendront bien tost autre chemin ;
Au regard de la Tour Carrée
Elle est desjà fort empirée ;
La Croix blanche et la Fleur de lys
Ont perdu soûlas et delis^;
La pomme d'or auprès Cauchoise ''
A son plaisir plus ne degoise.
Brief à présent les Taverniers Aillent aprendre autres mestiers; Les Triballes, pour l'advenir Sauront bien la ville fournir. La deffense est chose très saincte, Mais que gardée soit sans feincte.
1. Imp. : ces.
2. « Les Trois Mores ou Maures sont l'enseigne d'une auberge rue Beauvoisine, n° 132. d La Quérière. C'était, il y a quelques années, une maison basse, soleillée, tran- quille et d'une propreté merveilleuse que devrait imiter plus d'un grand hôtel de la ville, en somme une vraie hôtelle- rie bourgeoise du xviu'' siècle.
3. Ont été mis dehors. — 4. L'Estrier.
5. Plaisir, jouissance, lat. delectus. — 6. Auprès de la porte Cauchoise.
SUR LES Pions. 83
En Parlement, au moys de juin', Arrest en fut par un matin Sur le débat des Taverniers Qui en ont perdu maints deniers.
HUICTAIN.
Ceux qui deffendent les tavernes Pour le présent ne font pas moins Que cil qui inventa lanternes Pour donner lumière aux humains. La lumière s'estend par tout, Esclairant à tous jusque à ung; La taverne, de bout en bout. Est deffendue à un r'nascun.
^ HUICTAIN.
A Dieu, à Dieu, maistre vallet, A Dieu aussi ma chambrière ; Plus ne serez le friollet -, Et vous ne serez cuysinière. Car ceste Ordonnance dernière Nous rend à tous les bras rompus ;
1. L'édit de 1556 ne fut enregistré par le Parlement de Rouen qu'au mois de juin (voy. k fiaisant Caquet et Resjuyssance des femmes, t. VI, p. 184 de ce Recueil); mais, comme le remarque M. de Beaurepaire (p. xvii, note i), il avait été appliqué dans la ville dès le mois précédent. Le registre des délibérations conservé aux Archives municipales de Rouen nous apprend que le 12 mai ijj6, les fermiers adjudicataires des aides sur les boissons demandèrent une diminution de leurs droits de ferme « à cause de la deffense de ne hanter les ta- vernes. »
2. Friand, gourmet. Nous avons conservé le mot affrioler.
84 Discours
Vivre vous fault d'autre manière, Car de servants ne nous fault plus.
DIXAIN.
0 le grand bien que d'avoir defFendu Aux Taverniers d'assoir ceulx de la ville ! Le vin sera à bas prix descendu Et au Commun profitable et utille, Et, qui plus est, s[e l'Jon garde ce stille, Vers Dieu sera une œuvre méritoire; Car tous ceulx là qui s'amusoient à boire Ne despendront leurs biens outre raison. Et de leur gaing, à leur honneur et gloire, Entretiendront bravement leur maison.
DIXAIN.
Puis que Justice en ce faict ha mis l'œil. Les Taverniers peuvent bien par tout France Aller grater tous leurs culz au soleil Et travailler de leurs mains à puissance. Semblablement gents de faulce constance, Comme muguetz et mignons glorieux, Seront contrains d'aller vivre chez eulx Plus sobrement, en honneste maintien, Et besongner ; ilz n'en vauldront que mieulx, Car le travail les fera gens de bien.
DIXAIN.
Or, Dieu mercy. Justice ha mis police En ce cas là, car n'y ha Tavernier Qui ose assoir, sur peine de justice,
SUR LES Pions. 85
Homme de lieu, pour or ny supplier. Si un voisin avec son familier, Se veult esbatre ainsi que de raison, Il est contrainct de boire en sa maison Et d'envoyer quérir du vin au pot. Par ce moyen en tout temps et saison Femme et enfans ont leur part à l'escot.
HUICTAIN.
Plusieurs femmes, pour leurs marys, Grand joye en ont à brief parler, Mais les marys en sont marris, Pour ce qu'ilz n'osent y aller. La femme à son mary s'engagne ' Qui despend son bien sans raison, Qu'il boit et menge ce qu'il gagne Sans le porter en la maison.
HUICTAIN.
Taverniers, chascun soit content ; Vostre pouvoir est trespassé Le Roy le veult, sa Court l'entend, Son Parlement y ha passé ; Chantez Requicscant in paa, Ou aprenez faire autre chose ; Vous avez trop longtemps brassé; Il est saison qu'on se repose.
HUICTAIN.
Pour un Tavernier qui y perd, I. Se querelle avec son mari.
86 Discours sur les Pions.
Cent mille gents y gagneront. Qu'i ne soit vray, bien y apert, Tous les biens en amenderont. Beurre et vin tant chers ne seront, Bled, chair, chandelle et autres vivres; De boire les gents s'abstiendront. Qui s'en alloient coucher tous yvres,
HUICTAIN.
Femmes, pour ces bonnes nouvelles, Faictes vœufs et processions ; Présentez voz vœufz et chandelles Aux sainctz, à qui semblerez belles Leurs faisants voz dévotions. Ayez pitié des bons Pions Que jà, sans boire, ont le lampas ' ; Congneu qu'ilz sont bons champions, Pour Dieu, ne vous en mocquez pas.
QUATRAIN.
C'est faict, c'est fin de la Taverne Pour tous les yvrongnes parfaictz ; Plus n'en viendront saoulz et infaictz Comme suppos de Maugouverne.
Imprime à Rouen par Jacquc Aubin.
I . Lampas, tumeur de la bouche chez les chevaux. Les buveurs ont mal à la bouche parce qu'ils ne boivent plus. Voy. sur le mot lampas le Dictionnaire d'étymologie franc, de M. Scheler.
Complainte faicte pour Ma Dame
Marguerite Archeduchesse d'Austriche.
[1530].
87
Marguerite d'Autriche, fille de l'empereur Maxi- milien et de Marie de Bourgogne, naquit à Bruxelles le 10 janvier 1480. Par le traité d'Arras (1482) elle fut promise au Dauphin de France, plus tard Charles VIII, et ses fiançailles solennelles furent célébrées à Paris au mois de juillet 1485 ; mais Charles VIII, voulant assurer à la France la posses- sion de la Bretagne, «épousa, en 1491, la princesse Anne, de qui Maximilien avait déjà sollicité la main. La jeune Marguerite, abandonnée par son futur époux, fut de nouveau fiancée en 1497 à l'Infant Jean de Castille, fils de Ferdinand et d'Isabelle. Elle partit alors pour l'Espagne et fut sur le point de faire naufrage pendant la traversée. C'est pendant la tempête qu'elle composa cette épitaphe si souvent citée :
Cy gist Margot, la gente damoiselle, Qu'eut deux maris et si morut pucelle.
Elle arriva pourtant en Espagne et le mariage eut lieu, mais Jean de Castille mourut quelques mois après, laissant sa femme enceinte (4 octobre 1497).
88 Complainte pour
Marguerite, si rudement éprouvée dans ses affections, mit au monde un enfant qui vécut à peine quelques instants. Elle retourna aux Pays-Bas, oii elle avait passé son enfance, et se vit recherchée par Philibert le Beau, duc de Savoie, qu'elle épousa en ijoi. Cette union, plus heureuse que la première, ne fut guère de plus longue durée : Philibert mourut trois ans après (i 504). L'infortunée princesse était encore dans toute la douleur que lui causa ce nouveau deuil, quand la mort de Philippe le Beau, son frère, roi de Castille, mit le comble à ses chagrins ( 1 506). Pour y faire diversion, Maximilien, devenu tuteur de son petit- fils Charles, chargea Marguerite de diriger l'éduca- tion de cet enfant, qui fut plus tard Charles-Quint (1507). La duchesse de Savoie fut en même temps appelée au gouvernement des Pays-Bas, et reçut de son père la jouissance de la Bourgogne et du Cha- rolais. Elle fit preuve dans cette situation des plus hautes capacités politiques ; Maximilien et Charles- Quint n'eurent pas de ministre plus actif, Louis XII et François I'''' d'adversaire plus redoutable. Comme l'a fort bien dit M. Michelet\ Marguerite fut « le vrai grand homme de la famille et le fondateur de la maison d'Autriche. » Elle chercha le triomphe de ses idées moins dans la force des armes que dans les efforts de la diplomatie; aussi, malgré son hostilité envers la France, s'employa-t-elle toujours pour maintenir la paix entre ce pays et l'Empire. Elle prit part d'abord aux conférences de Cambrai et signa le traité de 1 508 avec le cardinal d'Amboise. En 151 5, elle décida l'Angleterre à entrer dans la ligue contre la France et amena le duc Georges de Saxe à céder à l'archiduc Charles tous ses droits sur la Frise. Elle ne fut pas étrangère au traité de Cambrai (11 mars 1516) qui scella l'alliance de François I'-'" et de Charles-Quint contre les Turcs ;
I. Renaissance, p. 318.
Madame Marguerite. 89
ce fut elle encore qui, par des largesses inouïes, assura l'élection de son neveu au trône impérial. Marguerite « tint grandement la main » au traité de Madrid (14 janvier 1526; et contribua puissamment à faire sortir l'Empereur de tous les embarras qui suivirent son triomphe. Lorsque Louise de Savoie voulut obtenir la délivrance des Enfants de France, c'est avec la tante de Charles-Quint qu'elle entama directement des négociations. La princesse déploya, dans cette circonstance, le même talent que par le passé; le célèbre traité de Cambrai, connu sous le nom de « paix des dames » (5 août 1529), dont les conséquences ont été si funestes pour la France, fut son œuvre personnelle.
Après avoir remporté tous ces succès, Margue- rite se disposait à partir pour la Savoie, quand une blessure légère la surprit dans son palais de Malines. Un éclat de verre lui entra dans le pied et amena la gangrène. Elle mourut le 30 novembre 1 530.
Les soins que Marguerite donna à la politique générale et à l'administration ne l'empêchèrent pas d'accorder sa protection aux lettres et aux arts'. Elle eut pour bibliothécaires et pour historiographes Jean Molinet et Jean Lemaire de Belges, qui ont célébré sa mémoire -. Erasme lui dut en partie son
1. Voy. Albums et Œuvres poétiques de Marguerite d'Au- triche, gouvernante des Pays-Bas, publiés en entier pour la première fois d'après les manuscrits de la Bibliothèque royale de Belgique. Bruxelles, 1849, in-S" (publication de la Société des bibliophiles belges, séant à Mons).
2. Voy. dans les œuvres de Molinet le poème intitulé : Le Retour de Madame Marguerite. — Jean Lemaire lui dédia son livre des Illustrations de Gaule et Singularitez de Troye, et composa en son honneur la Couronne Margaritique qui fut imprimée pour la première fois en 1549, à la suite des Illustrations de Gaule. C'est à sa cour aussi, et en souvenir d'un perroquet qu'elle affectionnait, qu'il écrivit le Triomphe de l'Amant vert. — Antoine du Saix, surnommé l'Esperonnier de Discipline, composa le Blason de Brou (en
90 Complainte pour
instruction et, plus tard, la pension que l'Empereur lui accorda. Elle entoura le jeune prince dont l'édu- cation lui était confiée des soins les plus tendres et l'entoura des maîtres les plus distingués, tels que Louis Vives et Adrien d'Utrecht. Le fameux Cor- neille Agrippa, qu'elle avait accueilli à sa cour, fut chargé par elle d'élever le prince Jean de Danemarck, à qui elle servit de tutrice.
La princesse n'aimait pas moins la musique que la poésie et l'histoire; musicienne elle-même', elle contribua puissamment au développement de l'école flamande, dont Agricola, Bruneel, Compère, Henri Isaac et Pierre de la Rue furent alors les représen- tants les plus célèbres.
Marguerite réunit dans son palais de Malines une collection précieuse de tableaux, de tapisseries, d'objets d'art et de manuscrits dont l'inventaire nous a été conservé 2. Enfin la France lui doit une mer- veille d'architecture à laquelle une foule d'artistes bourguignons, suisses, français, italiens et flamands furent appelés à concourir. Nous voulons parler de l'église de Brou, dont la construction fut commencée en 1511. Ce monument, pour lequel Marguerite dépensa deux millions deux cent mille livres, ne fut achevé qu'en 1536; il reçut les tombeaux de Phili-
vers), et l'Oraison funèbre de Marguerite d'Autriche, dont une réimpression a été donnée par M. de Quinsonas(Afare- riaux, t. 11, 387-402).
1 . La Bibliothèque royale de Bruxelles possède sous le n° 9085 un recueil manuscrit de « basses danses » compo- sées par Marguerite. Nous croyons savoir que le savant M. Ruelens se propose de le publier.
2. Inventaire des tableaux, livres, joyaux et meubles de Marguerite d'Autriche, fille de Marie de Bourgogne et de Maximilien, empereur d'Allemagne, fait et conclu en la ville d'Anvers le XVII d'avril M. V. XXIII. Document inédit publié par le comte de Laborde. Paris, Leleux, 1850, in-8 de 40 pp. (Extr. de la Revue archéologique, 7* année).
Madame Marguerite. 91
bert le Beau et de sa veuve. Les murs de l'église et le mausolée de la princesse portent cette devise bien connue : Fortune injortnnc fort une, dont le véritable sens est : Fortuna infortunat fortiter unam .
M. Le Glay a publié pour la Société de l'Histoire de France la correspondance de Marguerite avec Maximilien, et c'est lui qui le premier a mis en lumière cette grande figure historique ^. Le même auteur a réuni dans un autre recueil une série consi- dérable de documents qui permettent de suivre pas à pas les négociations diplomatiques conduites par la tante de Charles-Quint 2. A côté de ces deux publi- cations il convient d'en citer une troisième due à M. Van denBergh"', etlesM^/c'/wux réunis parM.de Quinsonas-*. M. Le Glay a donné dans la Corres- pondance de Maximilien (t. II, pp. 467-68) une liste des ouvrages relatifs à Marguerite qui nous dispensera d'entrer ici dans de plus longs développements. Nous ferons seulement remarquer que cette liste est heu- reusement complétée par M. Œttinger, dans sâBiblio-
1. Correspondance de l'empereur Maximilien /•"' et de Marguerite d'Autriche, sa fille, gouvernante des Pays-Bas, de 1507 à 1519, publiée d'après les Manuscrits originaux, par M. Le Glay, archiviste général du département du Nord, correspondant de l'Institut. Paris, Renouard, 1839, 2 vol. gr. in-8.
2. Négociations diplomatiques entre la France et l'Au- triche durant les trente premières années du XVI" siècle, publiées par M. Le Glay, correspondant de l'Institut, con- servateur des Archives du département du Nord. Paris, Imprimerie Royale, 1845, 2 vol. in-4. Collection des docu- ments inédits sur l'histoire de France.
j. Correspondance de Marguerite d'Autriche, gouvernante des Pays-Bas, avec ses amis sur les affaires des Pays-Bas, de 1506 à 1528; Utrecht, 1849, 2 vol. in-8.
4. Matériaux pour servir à l'histoire de Marguerite d'Au- triche, duchesse de Savoie, régente des Pays-Bas, par le comte E. de Quinsonas. Paris, Delaroque (Lyon, impr. de Louis Perrin), 1860, 3 vol. in-8, figg. et cartes.
92 Complainte pour
graphie biographique (t. I, col, 1080-81), et par M. de Quinsonas (t. I, pp. 275-547).
La Complainte que nous reproduisons ci-après n'a pas été citée par les historiens de Marguerite, bien qu'elle soit mentionnée au Manuel du Libraire (t. II, col. 201) ; elle est très-probablement l'œuvre de Nicaise Ladam. Ce héraut d'armes de Charles-Quint, dont nous avons déjà parlé dans le t. X de ce Recueil (p. 309) ', vivait à la cour de Marguerite d'Autriche, et nous savons, par une pièce authentique, qu'il fut présenta ses funérailles'. Ce style ampoulé, cet abus des épithètes les plus étranges se retrouve dans toutes ses œuvres.
1. Aux pièces de Nicaise Ladam que nous avons citées, nous ajouterons : L'Epitaphede feu^très hault très puissant et redoubté prince Phelippes d'Austrice, Roy de Castille, de Léon et de Grenade^ frère de Marguerite d'Autriche. — Nous profiterons aussi de l'occasion pour corriger une inadvertance qui nous est échappée, t. X, p. 319. Nicaise Ladam avait pour nom d'armes « Grenade » ; le nom de «Bethune», qu'il portait également, lui venait de son pays d'origine.
2. L'état de la Despence faicte et furnie tant pour le paiement des sirurgiens et médecins qui ont vacqui à l'en- tour de feu Madame, etc., publié par M. de Quinsonas (t. III, pp. 397-400), contient l'article suivant : » A Hy- coise (lis. Nycoise) Ladam, roy d'arm.es de l'Empereur intitulé Grenade, en récompense des frais et despens et de la peine par luy soustenue à avoir accompaigner (sic) le corps de Madame dez la ville de Gand jusques à Bruges où il est inhumé, et illec avoir fait les proclamations de son traspas comme il appartenoit faire : vj livres. »
Le même état fait mention d'une somme de 12 livres, donnée « à Henry Cornille Agrippa, docteur en deux droits, conseillier et indiciaire de l'Empereur, en tant moins de ce qu'il mériteroit à faire et composer certains epitaphes et aultres escriptz qu'il a emprins faire pour servir à l'obsèque et à l'honneur et mémoire perpétuelle de madicte feue Dame » ; mais il ne peut s'agir ici de notre Complaincte, puisque Corneille Agrippa ne paraît pas avoir jamais em- ployé la langue française.
Madame Marguerite. 93
On pourrait penser aussi à Jean Lemaire de Belges, mais cet écrivain qui a publié un recueil de ses œuvres n'aurait pas manqué d'y joindre la Complainte s'il en avait été l'auteur.
Voici la description de la plaquette que nous avons eue sous les yeux :
Complainte fai // cte pour ma da- // me Margue- rite Archeduchesse Dau // striche, duchesse doa- giere de Sauoye // Comtesse de Bourgongne et de Vil- // lars. fc. // •[ Cum priuilegio. — Finis. S. l. n. d., in-4 goth. de 4 ff. de 3 strophes à la page, sign. A.
Au titre, un bois des armes d'Autriche.
Au verso du titre, un grand bois représentant une femme, vêtue d'une longue robe, qui se tient debout devant un palais, au milier. d'un riche jardin. Au- dessus d'elle la mort, deux flèches à la main, lui fait signe qu'elle l'attend. Le même bois, dans des proportions un peu plus grandes, se retrouve dans les Complaintes et Epitjphcs du Roy de la Bazochc, imprimées à Paris, par Jean Trepperel. L'impression de la Complainte paraît cependant avoir été exécutée dans les Pays-Bas, peut-être à Anvers.
Bibl. nat. Y, n. p., Rés. — Bibl. royale de Bru- xelles.
Bibl. du baron James E. de Rothschild.
94 Complainte pour
Complainte faicîe pour Ma Dame Marguerite y Archcduchesse d'Austriche, Duchesse Doagière de Savoye, Comtesse de Bourgongne et de Villars, etc.
jOy, Jupiter, le Souverain des Dieux, _^ ^ ' Descendzdes Cieux, à toy je me complains ' ; ^vToy, Neptunus, gubernateur des rieulx- fSors de tes lieux, essue mes sourcieulx. Mon vis 3, mes yeulx, qui de larmes sont plains; Et viens mes plains escouter sans reclains'', Dyane, emprainte en la lune de nuyt, Et si me oste ce qui me point et nuit.
Venez avant, doulces Nymphes de[s] boys, Lassez vos voix, venez de grant accueil ; Toy, dame Equo, complains mes grans annois "'; Jus", esbanois"! Dances, jouxtes, tournoys
1 . On remarquera que cette pièce est presque entière- ment écrite en vers batelés.
2. Ruisseaux, lat. rivus, ou rivulus. Ce mot s'est con- servé dans le wallon moderne. Voy. le Dictionnaire rouchi- français d'Hécart. — 3. Mon visage, lat. visus. — 4. Sans refus.
5. Le mot annoi ou annoy s'est conservé dans l'anglais nioderne ; chez nous au contraire, à partir de la seconde moitié du XVP siècle, on ne rencontre que la forme mo- derne ennui. L'origine de ce mot a été parfaitement expli- quée par MM. Diez et Scheler à l'aide du latin in odio. Jusqu'au XVII= siècle, il s'appliqua aux plus vives afflic- tions morales. Voy. les exemples de Garnier et de Corneille cités par M. Marty-Laveaux dans son Lexique de la langue de Corneille. — 6. A bas.
7. Esbanoy, passe- temps, récréation, ébat. Ce mot «est aussi mis en féminin esbanoye. Jean Lemaire en ses Illus-
Madame Marguerite. 95
En piteux ploys ' me sont changez en dueil ; Je suis au sueil plongié en larmes d'ueil - Plus que ne vueii, par Mort, fière et despite, Qui a ravy Madame Marguerite,
La Régente du bon pays d'Austriche, Très fort propice au petit et au grant, Et de Haynault la réale nutrice, Vraye adjutrice et auxiliatrice, Au povre, au riche estoit son corps sachant^ ; En son vivant a causez des biens tant Que loingtain temps iadicte Dame aymée Par tout le Monde a eu grant renommée.
trations : Les grans seigneurs laisoient grand appareil pour mettre sus esbanoyes et tournois aux nopces de la prin- cesse. » NicoT. Le verbe s'esbanoyer, ou s'esbanyer, s'amu- ser, est employé, t. III, pp. 131 et 248 de ce Recueil.
1. Sur ce mot, M. Gaston Paris veut bien nous commu- niquer la note suivante : o Ploi, au bon ploi, en droit ploi, en bon état, en bonne situation, voy. le Châtelain de
. Coucy, V. 4272. En povre ploi : Tristan de Nanteuil, dans le Jahrbuch fur romanische und englische Literatur, t. IX, p. 4. L'expression complète, dont nous n'avons ici qu'un abrégé, est le ploi de la courroie, n On trouve en effet, t. IV, p. 1 1 de ce Recueil le vers suivant :
Je suis ploiée en povre ploi/. Ajoutons qu'on trouve dans l'Ancien Théâtre françoys (t. III, p. 175), le mot ploy avec la même épitliète que dans notre Complainte :
Voyant ma mère en [un] si pileidx ploy. M. Jannet,4ans son Glossaire (t. X, p. 411), a par erreur confondu le mot ploy avec le mot plaid, plaict^ plet, etc., procès, dispute, discussion, discours, lat. placitum.
2. Imp. : plongiés en larmes de dueil.
3. Part. prés, non pas de savoir, mais de sacher, ou saicher, mettre en sac, et, par extension, bourrer, mal- traiter, etc. En wallon, sechî a le sens de « tirer ».
C)6 Complainte pour
Plourez, plourez, Hennuyers, Bourguignons, Tous Brabançons et vrays Arthisiens ; Laissiés chansons et se faictes leçons', De piteux sons, en palays et maisons, A grand'z foisons pour celle qui moyens Par ses grandz biens a liié 2 les liiens De trouver paix quatre fois^, nette et munde, Par lesquelles on se esjouyt au Monde.
Pour Dieu, laissiés, en tous lieux haults et bas''', Joyeux esbatz, en villes et aux champs; Gorriers, mignons, qui dansés par compas Sus les appas de Joye et de Soûlas, Ne y visés pas ; laissiés chans et deschans ; Filles, s'entend le feu d'amour sentans, Depuis cent ans Mort ne fit pieur fait Que engloutir celle qui riens ne avoit meffait.
Las ! que diront les gentilz Savoyens, Duquel pays elle estoit Douagière ? De grands regretz feront jeunes, anciens, Comme, je crois, les gros, menus, moyens, Quant ils sçauront que la dur[e] Mort fière Qui chascun fière, la aura mis en bière ; Povre chière feront tous de la Dame ; Grandz et petis prieront pour sou âme.
Alyénord"', Madame noble et franche,
1 . C'est-à-dire chantez les leçons des ténèbres.
2. Imp. : liiet.
3. Sur les quatre traités auxquels Marguerite prit part, voy. ci-dessus, p. 88.
4. Imp. : hault et bas.
$ . Eléonore d'Autriche, sœur aînée de Charles-Quint et
Madame Marguerite. 97
Femme et espouse au noble Roy Françoys
Par lequel vous estes Royne de France,
Qui grant puissance avez à la plaisance,
Sans grevance, sus les gaillardz Françoys,
Vostre ante', ainçoys, Marguerite^ de franc choys,
Que Dieu pardoint, fut moyen du bon eur
Que vous avez en triomphant honneur.
Pour éviter de guerre les tors faictz Et ses forfaicts ^ mettre en captivité, La Régente de France, pour la paix Trouver, voulut aussi porter le fais, Et la defTuncte en Cambray la cité, En laquelle le Roy, par sa bonté. Vint voluntiers par un joyeux accord, Oii la paix fut pour nostre reconfort.
Ce ' est bien décent que pour la Marguerite, Flourette inclite, à Jésus doulcement On puist prier que la gloire mérite Et que es sainctz Cieulx Dieu son àme adhérite, Précongnoissant que universellement Son bon renom s'estend paisiblement. Sans nullement d'autruy avoir envie : On doit louer les gens après leur vie.
Des Hannuyers, Holandois, Zélandoys,
nièce de Marguerite, fiancée à François I" par le traité de Cambrai (1526), mais dont le mariage ne fut célébré que le 4 juillet 1530.
1. Tante.
2. Le poëte prononcerait au besoin Margrite. Cf. p. 99, vers 19.
}. Imp. : forfaictes. — 4. Imp. : Se.
P. F. XI 7
98 Complainte pour
Fiamens, Gantoys, celle de vie absente,
Aussy d'Artoys, des Liégeois, Namuroys, Dessoubz leurs chois gracieux et courtoys A dominé à Maistresse et Régente, Diligente, tenant la droicte sente. Adhérente tousjours au bien publicque, Vivans ses jours en la foy Calholicque.
Vrays amoureux qui jectez les gambades, Laissez aubades, les grandz saulx et le cours. Où estes-vous, maistresses Héliades? Ne séjournes ; acorés tost bien rades', Portant larmes, pour plourer mes doulours. Des fontaines les eaues, tout le cours. Accumulés, je vous en fais prière. Pour plourer celle que Mort a mis en bière.
O Marguerite, gente fleur de noblesse. Ta mort blesse Noblesse amèrement. En toy estoit attrempance^, sagesse, Honneur, proësse et constante largesse ; Gouverneresse bien et léalement, De par-deçà très excellentement Tu as vescu, mais la Mort furibonde Te a trop tost privée de ce monde.
Nommée estoys Madame de Savoye Et congneue de toute nacion ; Mort angoisseuse, qui les humains desvoye, Si n'espargne nully en champ n'en voye, Faict des mondains la séparation ;
1. Rapides.
2. Modestie, gouvernement de soi-même.
Madame Marguerite. 99
Mais tu estoys la recordation,
Sans fixion ' grandement estimée,
Et de chascun Dame de Paix nommée.
Des désolés tu estois le reffuge ; En traictant Paix par ta subtilité Dame de Paix grant et petit te juge T'as2 appaisé de Guerre le déluge Plus de troys fois par ta grande bonté ; Considérant le grant bien dénoté Qui est venu de ta noble facture, Il me desplaist de ta mort si obscure.
Gentilz bergiers, jouant les notelettes, Vos musettes laissez soubz vers buissons ; Bergerettes, qui les voix avez nettes, Chansonnettes laissez et vos musettes ; Fort doulcettes, faictes cesser les sons ; Prestres, clergons 3, en diverses façons Faicte{s) oraisons de cueur et de pensée Pour madame Marguerite trespassée^.
0 Atropos, trop ton ardure dure, Quant m'as osté de ma semblance blance Marguerite par ta laidure dure ! Las ! c'est par toy qu'en doléance lance ! Et convient-il donc qu'à la dance dance Telle Régente et que sa face fasse Partir de moy? J'ai de meschance chance Quant tu l'as fait jouer de passe passe.
I. Il veut dire fiction. — 2, Imp, : Tu as.
3. Clergeons ou Clergeaux, petits clercs et aussi chantres (Cotgrave).
4. Cf. p. 97. vers 5.
100 Complainte pour Mad. Marguerite.
En ses regretz, prenant congé au Monde, Son corps munde dit adieu de franc choys A son nesveu ' portant la pomme ronde 2 Et à Fernand, qui proësse féconde Fait sur les Turcs ^, puis aussi à Françoys, Roy Très Chrestien du bon pays Françoys, Prie et requiert qu'il ayme Alyénord Plus que joyaulx enchâssés en fin or.
L'an de grâce mil cinq cens avec trente, La prudente, le jour de sainct Andrieu*, Comme je croy, paya de Mort la rente; Sans point d'atente, en son palays et tente De Malignes, le noble et puissant lieu, De bon cueur pieu rendit son âme à Dieu. Prions iuy tous par grâce méritoire Que son lieu soit en éternelle gloire.
Amen.
Finis.
1. Charles-Quint.
2. Allusion au globe surmonté de la croix qui est un des attributs impériaux.
3. Ferdinand, frère puîné de Charles-Quint, né en 150} en Espagne, fut appelé en 1 5 19, après la mort de son grand- père Maximilien, au gouvernement des provinces autri- chiennes de l'Empire. Il avait épousé la sœur du roi Louis II, et, après la bataille de Mohâcs, où périt cet infortuné prince (i 526), il devint roi de Bohême et de Hongrie. C'est alors qu'il eut sans cesse à combattre les Turcs. Diverses lettres adressées par lui à sa tante Marguerite et contenant le récit des batailles qu'il avait livrées aux troupes otto- manes, ont été publiées par la Société scientifique de Hongrie dans le recueil intitulé : Magyar tôrîénelmi Em- lékek, r'' série, t. I (Pest, 1857, in-8), pp. 37-<'7'
4. La Saint- André est le 30 novembre.
Le Resveur avec ses Resveries.
Cette pièce, qui n'est citée ni par M. Brunet ni par aucun autre bibliographe, est plus curieuse par sa forme que par le fond des idées qu'elle con- tient; elle présente en effet cette particularité remar- quable qu'elle est écrite presque entièrement en vers de neuf pieds.
Nous n'avons aucun renseignement sur l'auteur du Rêveur. Tout ce que nous savons, c'est qu'il était greffier (voy. p. 127). Son pays d'origine est peut- être indiqué dans le vers suivant :
Tel craint l'eau qui veult bastir prèz Cher.
Nous connaissons du Resveur les deux éditions sui- vantes :
A. f Le Resueur // auec ses Resue // ries. — 51 Finis. S. l. n. d. [Pans?, vers 1525]. Pet. in-8 goth. de 20 fif. de 28 lignes à la page, sig. a-e.
Au titre, un bois représentant un moine assis devant un pupitre.
Bibliothèque de M. le comte de Lignerolles. (Exemplaire de M. le baron J, P[ichon], n" 4S7 de son Catalogue.)
102 Le Resveur
B. Le Resueur auec // ses Resueries //ii. f. d. // Ck^" On les vend a Paris en la rue neufue jj nostre dame a lenseigne saîct khan baptiste jj près saincte Gencuiefue des Ardans. S. d. [vers 1525]. Pet. in-8 goth. de 20 ff. de 28 lignes à la page, sign. a-e.
Au titre, un bois représentant un moine assis devant un pupitre.
Les caractères employés diffèrent de ceux de l'édi- tion précédente, mais l'impression correspond ligne pour ligne.
Bibliothèque de M. le baron James E. de Roth- schild (fragment ne se composant que des quatre premiers cahiers).
Jésus Maria.
^(Rj^^vant tout œuvre fault Dieu invoquer, .^A^^Car rien ne se faict sans son ayde, W/iWV\^^^ Diable et ses ' alliez révoquer ^^^s^Et les laisser, c'est le remyde. Mon Dieu, je te prens pour mon guyde ; Conduy moy à ce petit affaire, Car sans toy je ne sçauroys riens faire.
Après le travail de ce pouvre corps L'ame doibt à Dieu rendre grâces ; Puis fault de ses péchez estre recors Et en laisser chemins et trasses ; A Dieu fault que les piedz embrasses, Et doulcement pardon luy demander: Mai vit qui ne se veult tost amender.
En ce monde sommes pour mériter; Les ungs ont chault et les aultres - froit ;
I. A B : ces. — 2. B : autres.
AVEC SES RESVERIES. 10^
L'autre veult la Passion méditer Pour le bien servir en son endroict. De tout son cueur, et sa pensée croit Celuy que les Juifz ont tant contempné : Bien mauldit est celuy qui est dampné.
Si tu pensez ' souvent la Passion De nostre Rédempteur et sa mort, Ayez ton cueur par grant affliction A tes péchez et gros remort ; Le Diable chasseras, qui te mort, Jusques en Enfer auprès de la porte : Qui est dampné, le grant Diable 2 l'emporte.
De tout nostre cueur novs fault Dieu aymer Et avoir en luy espérance ; C'est celuy qui nous garde en ceste mer, Et a gardé dès nostre enfance. Nous luy debvons tous obéyssance •', Car c'est celuy qui donne et oste : Une foys fault compter à son hoste.
Bien saiges sont qui font pénitence En ce monde avant leur départ; Tant en y a qu'i semble qu'on les tence Quant on les reprent ung peu à part ; On chevirroit '• trop mieulx d'ung léopart Que de telles gens, je vous en affie : Mal faict hanter ^ en qui on ne se fie.
Sur toutes choses fault en ce monde Penser de faire nostre salut ;
I. B : penses. — 2. b : dyable. — 3. a : obeyessance. 4. On viendroit plus facilement à bout. — 5. a : henter.
104 LeResveur
C'est là 011 le bien saige se ^ fonde, Non pas en escu, ni en salut 2 j Jamais homme de sa vie ne lut Ne ne lira qu'argent saulvast l'homme ^ : Pèlerin n'est pas qui vient de Romme.
Quel plaisir prenez vous à mal faire A ung chascun par cy et par là ? Ne pensez-vous point à ceste affaire ? Mourir fault, vous passerez par là ? Celny* à vous jamais ne parla Qui vous jugera de tous vos meffaictz : Petit asne porte souvent grant fais.
Tant de gens a qui ne pencent^ a rien Et ne leur chault comme tout aille ; Les autres si ne vallent du tout rien Qui ne suivent que bélitraille <». Ung tas de chétive merdaille Parleront tousjours d'ung homme de bien : Tel souvent parle qui ne dit pas bien,
Chascun aujourd'hui parle du Pape Et du Sainct Siège Apostolic; Les aultres se' meslent de sa chappe^ Qui d'argent ne portent que le nie'-*;
1. B : sûgece.
2. Le salut d'or était une pièce de monnaie comme l'écu. Le nom venait à l'un de ce qu'on y voyait une armoirie ou l'écu de France, et à l'autre, qui est plus particulière- ment italien, de ce qu'on y voyait la Salutation angélique.
3. B : homme. — 4. a : Celluy. — 5. a : pensent. — 6. a : bélistraille ; la façon de vivre des bélistres. — 7. Imp. : ce. — 8. a : chyppe. — 9. Est-ce : qui n'ont pas d'argent? Le nie serait alors le nisco espagnol.
AVEC SES ReSVERIES. IO5
Aujourd'huy l'en n'oze dire pic^; Chascun sy ^ se garde de mal parler, Car Malle-Bouche sy vole par l'er.
Des Patriarches ^ et des Cardinaulx Parler en fault en bonne sorte ; Les bonnes gens ont souffert grans maulx Et sy n'ont nulz qui les conforte ; Dieu tiendra pour eulx la main forte. Et les vengera de tous ennemys : Il est bien hay qui n'a nulz amys.
Vous, Messeigneurs les Evesques et Prélatz, Aussi dignitères '' de l'Eglise, Ne soyez, je vous empry, j'mais las D'avoir chez vous la nappe mise Pour les povres ; gardez la guise "^ Et faictes comme vos prédécesseurs : Prenez les chemins qui sont les plus seurs.
Les Chanoines je ne veulx excuser '', Car, quant ilz sont en leur Chapitre, Souvent font quelques tours à leurs Curez ; Tousjours en y a ung qui a tiltre, Et, quant vient que vacque la mictre^, Chascun est prest à faire son prouffit; J'en dis ce qu'il m'en semble; il souffist^.
1 . Les mots nie et pic sont employés de même par Marot, éd. Jannet, t. II, p. 74.
2. B : 5/; de même au vers suivant et cinq vers plus loin. — 3. Non pas ceux de la Bible, mais les grands arche- vêques de l'Orient, le patriarche de Jérusalem, etc.
4. A B : dignitez. — j. b : guyse. — 6. a b : escurez. — 7. b : miître. — 8. e : suffist.
io6 LeResveur
Messeigneurs d'Eglise bénéficiez, Qui tenez tant de bénéfices, Aussi vous, Messeigneurs les Officiez, Qui ne faictes point de justices. Vous semblez tous es escrevisses Car vous cheminez ainsi qu'elles font ; Je ne m'esbahys pas se ' huy tout font 2.
Parler fault des iiii povres Mandiens ^ Qui ne cessent de servir à Dieu ; Les uns sont jeunes, les aultres anciens ; Chascun en cueur treuve bien son lieu ; Les ungs en y a qui parlent Hébrieu Et les aultres ne sonnent mot du tout : Souvent il se treuve des folz par tout.
Chartreux, Jacopins, Carmes, Augustins, Tous Moynes blancs, rouges, noirs ou vers, Cordeliers, Bonshommes'^ et tous Célestins, Procureurs'^, briffaulx'', aussi convers, Tout va, ne sçay comment, à revers ;
i. A B : ce. — 2. Si tout se fond, se détruit. — }. Des quatre ordres mendiants. — 4. b : bonshoms.
5. Le procureur est chargé dans les couvents des intérêts temporels de la maison.
6. Rabelais (1. V, c. 35) parle des « Lychnobiens, qui sont peuples vivants de lanternes, comme en nos pays les briffaulx vivent de nonnains », et Le Duchat ajoute en note : « Les briffeaux, autrement appelez frères-chapeaux parce qu'ils portent des chapeaux au lieu de froc, sont des frères lays fondez en bref du pape, et entretenus par des religieuses non reniées afm de quêter pour elles. Ils vivent de nonnains en ce que ce sont des nonnains qui les nour- rissent. » Briffault vient de brife, forme dialectale de bribe. Le verbe brifer a le sens de manger avec voracité et de quêter.
AVEC SES ReSVERIES. IO7
Dieu est aujourd'huy povrement servy : Tel est pendu qui l'a bien desservy.
Gens de religion, gens de dévotion, Gens qui voulez gaigner Paradis, Dictes moy, n'esse pas vostre intention De parvenir lassus où je dis ? Gardez-vous de suyvre ces maulxditz Qui ne bougent du jeu ou du bordeau : Tel c'est noyé pour passer le bour d'eau.
Filles qui estes es Religions Gardez-vous bien du cloistre sortir ; Vous trouverez gens pires que lyons, Qui des maulx vous vouldro'ent assortir ; Je vous prometz et sans point mentir De pires en est que ne sont Diables ' : Croyez vérité et non pas fables.
Gens de science, aussi gens lettrés ^, Enseignez le povre ignorant ; Escripvains, qui sçavez aussi les très^ D'escripre ceste lettre courant. Et toy, femme, qui t'en vas courant Par les maysons et y fais surpelis : Tel couche à terre qui n'a nulz lictz.
Aujourdhuy a tant de mal profitens Qui suyvent les Universitez ; D'aultres en y a qui ne sont pas contens, Lesquelz sont tous les yvers citez '',
I. B : dyahks. — 2. b : gens de lettres. — J. C'est-à- dire les traits. — 4. Citati.
io8 Le Resveur
Tant il en vient de divers citez ^, Qui vous font la gorre à merveilles : Tel porte teste qui est sans aureilles 2.
Ribleurs^, qui de nuict* bâtez le pavé, Pensez-vous n'en rendre point compte ? Plus bruict faictes que cheval es pavé ; II vous semble qu'on en^ tient compte. Croyez, si Dieu ne se mescompte, Il vous gardera tous bien de rire : Tel a bien vescu qui n'a que frire.
Que dirons-nous de ces Leuthériens Qui parlent contre Dieu et sa loy? Telles gens ne valurent jamais riens ; Forgez sont de très maulvais alloy ; D'en dire bien, ne seroye pas loy ^ ; Aussi je n'ay garde, je vous prometz ; Quant seront en Enfer, auront prou metz.
Regardons tous d'ont nous sommes venus, Papes, Empereurs, Cardinaulx, Roys? Estions-nous vestus? Non certes, mais nudz, Et sy n'avions ny pille " ni croix ;
I. Civitates. — 2. b : aureille. — 3. Vagabonds. — 4. B : nuyt. — 5. a b : quon nen.
6. Avec le sens de loué?
7. Nous avons conservé le mot pile, signifiant le revers d'une monnaie, dans l'expression « pile ou face ». Les Romains conservèrent, dans le même sens, le mot navis, emprunté aux plus anciennes empreintes de leurs mon- naies. « Aes ita fuisse signatum, dit Macrobe (Satura., libr. I, c. 7), hodieque intelligitur in aleae lusu, cum pueri denarios in sublime jactantes, capita aut navim, lusu teste vetustatis, exclamant. »
AVEC SES RESVERIES. IO9
Cela est tout vray et je le croys.
Chascun sy^ mourra, tant gros que menus ;
Il n'en sera jamais de retenus.
Seigneurs, qui gens avez en vos maysons Gardez 2 que Dieu n'y soit offensé; Monstrez-vous tousjours que vous estes homs ; Je vous diz de cueur ce que j'en sçay. N'en espargnez nulz, fust il fiençay A vostre fille ou à vostre seur ; Des deux voys il fault prendre la^ plus seur ''.
Maistres d'oustelz*, Escuyers, Panetiers, Paiges, et gros Varletz d'estable, Et d'autres, dont n'en nom'ne pas le tiers, Qui font des maulx tant détestables, Voluntiers sont premiers es tables Et ne sont dignes de pencer*» jumens ; Or me dictes, je vous pry, si je mens.
Roys, Ducz, Contes, Princes, aussi Barons, Cappitaines et bons Chevalliers Qui portez es piedz douréz" espérons Hommes^ d'armes, et Hacquebutiers, Aller il vous fauldra vouluntiers ^ L'ung de ces jours le Grand Turc combatre : Tel est las qui ne veult plus con batre '^.
Gens de guerre, de cheval ou de pié. Vous ne faictes point de conscience
i.B : si. — 2 . A : gargez. — 3 . b : /«. — 4. « E dubiis viis securiorem sumite. »
5. B : d'ostelz. — 6. b : penser. — 7. b : dorez. — 8. A : Homme. — 9. b : voulentiers. — 10. b: combatre.
1 10 Le Resveur
De menger blé avant qu'i soit espié ' Et je vous prometz bien que si en ce Pays venez, vous lairrez lance, Et pour ce gardez-vous de mal faire : Tel pert au jeu qui dit : « A reffaire ».
Mais qu'est devenu le Turc maintenant ? Est-il sus mer ou dessus terre? Tousjours il combat, en sa main tenant Espée, ou quelque symeterre^ ; Es Chrestiens il faict la guerre ; Des Princes il ne tient pas grant compte : Tel compte qui souvent se^ mescompte ''.
Mes Dames, aussi mes Damoyselles, Et toutes vous -J, Filles de chambre, Le temps passé vous aviez*' bons zelles, Car bien souvent, je m'en remembre, Vous portiez patenostres d'embre Et alliez les Hospitaulx '^ visiter ; Maintenant ne dictes Pater noster.
Tabourins, qui Dames faictes dancer Es festes et aussi es bancquètz. Le temps en ce monde cy vous passez Avec telz gens, et leurs quaquetz ; En vos bonnetz portez bouquetz, Et puis dictes : « Telle le m'a donné » : Tel a mal faict qui n'est pas pardonné.
1 . On prononçait comme aujourd'hui épié, monté en épi.
2. B : simeterre. — j. a : ce. — 4. b : mesconte. — j. B : voz. — 6. B : avez. — 7. a. : hospoitaulx.
AVEC SES RESVERIES. 111
Quant est de ces dames les Bourgoyses * Tousjours quaquètent par la ville; Les unes bien souvent forgent noyses ; De parler ont la langue habille. Le plus du temps n'ont croix ne pille, Et font par la ville tant de bragues : Tel porte couilles qui n'a nulz bragues.
Médecins, qui pensez mallades, Et les Apoticquaires - aussi, Gardez-vous bien de menger salades ; Je croy que'^ si faictes, vous aussi ; Soyez diligens, ayez soucy De remonter, guarir voz paclens : Tel est musse qu'on dit : « Il n'est pas siens '' »,
Parler fault des povres gens de mestier Qui n'ont aujourd'huy secours d'âme ; Je croy que tout si leur fait bon mestier; Dieu les gard et la bonne Dame; Pour eulx tousjours je la reclame ; C'est l'Emperière du Ciel empire^ : Tel est maulvais qui est demain pire.
Venir fault à ces gros Millours Marchans ^ Qui ont marchandise de tout pris ; Par la ville vous les voyés ' marchans ; Il ^ leur semble qu'ilz ont jà tout pris ;
I. B : bourgeoyses. — 2. b : appoticaires. — 3. a : qui.
4. Tel est caché de qui on dit : « Il n'est pas céans. »
5. L'impératrice du Ciel empyrée.
6. Il est curieux de voir déjà cette appellation de mylords être prise dans le sens de riches. — 7. a : voyez, — 8. A : Hz.
1 12 Le Resveur
Maulditz soyent ceulx qui leur ont apris^ A tromper ainsi povres innocens : Tel cuyde estre saige qui n'a nul sens.
Merciers, qui vendez gingembre, aussi Poyvre, muscade, cynamomon, Pensez-vous avoir Paradis- ainsi? Nenny, car point n'allez au sermon. Plus tost yriés faire ung mommon'^ Chieulx quelque Seigneur ou quelque Dame : Péché fait dampner de corps et d'âme :
Barbiers, Peletiers, Bouchiers, Cordonniers, Cousturiers, Sarruriers, Lingères, Tappissiers, Boullengiers, Arbalestriers, Greffiers, Voirriniers'' et Trippières Maistres, Varletz et Chamberières, Tous fauldra par ung passaige passer : Tel est huy tout vif qu'on voit trépasser.
Cardeux, Pigneux, Tisserrans et Foulions, Tondeurs, Visiteurs, Pareux, Margneux^, Tainturiers, Presseurs, ensemble allons ; Laisser il ne fault les Arsonneux*»
I. b: appris. — 2. Imp. : poradis.
3. Mascarade en costumes. L'Estoile parle souvent de mommons au temps du carnaval. On connaît sous Louis XIU le « Ballet des Andouilles dansé en guise de mommon ». Nous n'avons plus d'analogues que dans le mot de mom- merie, qui, au lieu de garder son sens originaire de masca- rade, n'a plus que l'acception dérivée d'acte d'hypocrisie.
4. Verriers.
5. Marneurs, ouvriers qui extraient ou qui emploient la marne à foulon dont on se sert pour la préparation des draps.
6. Ceux qui nettoient la laine en se servant de l'arçon,
AVEC SES ReSVERIES. I ! 5
Ni d'aultres du mestier, qui sont neux ^, Lesquelz ne sçavent pas les draps ployer : Telz si ont biens qui sont mal employer.
Et vous, mignons, qui gardez bouticques, Tant d'englades ^ faictes à vau i'an^? N'allez-vous point par ces voyes oblicques Pour voir quelque Dame? Qu'en sçait l'en'? Je prie Dieu qu'il soit en mal an Celuy qui sus jeunes gens fait le guet: Tel fait le mignon qui n'est qu'un ^ muguet.
De ces Orfavres point parlé je n'ay, Ny du Forbisseur, ny Libraire; Du mien ont eu plus que je n'ay ; Souvent m'ont fait en mon lict braire. Ils n[e m'jont pas party comme frère, Car ilz ont fait la part au plus jeune : Tel est bien mesgre'^ qui point ne jeune.
Chasseurs, Veneurs, gens de Faulconnerie, Et vous qui menez chiens en lesse, De chasser vous servez la Seigneurie ; Bon chasseur est qui rien ne lesse. La Mort est de chasse maistresse Et n'espergne" nulz, tant soit bel ou let : Tous nous fault boyre en ce^ goubellet.
instrument en forme d'archet qui divise !a laine ou le poil et les purge des matières qui leur sont étrangères. On dit encore arçonneur.
I. Qui sont neufs dans le métier. — 2. Anglade paraît avoir le sens de détour et, par extension, de tromperie.
3. C'est-à-dire, mot-à-mot, en descendant le cours de l'année. — 4. a b : pour /'o/z. — $. b : qung. — 6. n : maigre. — 7. b : n'espargne. — 8. a b : 5e.
P. F. Kl 8
1 14 Le Resveur
Et vous, Joueurs de paulmes, qui avez naques^ Pour bien vous servir en vostre jeu, Dictes moy, vous servent ilz de 2 marques Quant ilz prennent l'éteuf^ en son lieu; Vous ne les feriez pas servir Dieu Si tôt que de courre ' après la chasse : Tel a bien servy qu'emprès l'en chasse.
Chantres sont tousjours prêts à bien boyre^; Orguanistesf' les suyvent souvent ; Tousjours ont souef '^j cela debvez croire ; Point ne les fault pousser en avant ; Trop mieulx ils vont qu'ung^ moulin à vent, Quant c'est de bon vin, non pas de bière : Tel est vif, qui est demain en bière.
Taverniers, pas il ne vous fault oublier^ Ny aussi tous ces^^ joueurs de quilles; Vos hostes feriez supper d'oubliez, hier Vous vendîtes bien vos quoquilles ; Ce n'estoit pas sans avoir filles ; Cela je croys et, somme toute. Tel a beaux yeulx qui point ne voit goutte.
Et vous, frians, qui vous levez matin Pour tousjours boyre et yvrongner, Malédiction avez pour certain; Vous en avez trestous beau groigner. Vous n'allez pas si tost besoigner
I. Il faudrait naquets (voy. t. X, p. 120), mais il faut
laisser nuques à cause de la rime. — 2. a : du. — 3. La
balle. — 4. A B ; courir qui rend le vers faux. — 5 . c :
hoir. — 6. B : Organistes. — 7. u : soif. — 8. b : qung. — 9. B : oublie. — 10. a b : ses.
AVEC SES RESVERIES. I I J
Qu'à la taverne pour tater le vin ^ ; Souvent vous en apportez le levin.
Laissez nous avons les gens de labeur, Qui sont tousjours emprès leur charrue ; Des Gens d'armes souvent 2 il?: ont grant peur Car aujourd'huy l'en ne sçet qui tue ; Je regarde passer ^ par la rue; Soubdain il vous viendra quelque grant mal : Qui va le droict chemin ne va mal ''.
Pellerins, qui allez à Sainct-Jacques, Gardez-vous bien de vous endormis^; Telz pourroient bien tater en vos'^ Jacques" Que penseriez estre voz anys ; Prendre pourroient que pas n'y auroient mis ; Cela si se peult faire coup à coup : Tel va dehors qui demeure beaucoup.
Sergens, qui le bonhomme^ allez voir, Gardez vous de point le molester; Vous povez bien congnoistre et sçavoir Que pas n'est riche comme Hester ; Si du vostre luy vouliez prester Aucune chose pour luy survenir : Tel est asseuré qui veult seul venir.
1. C'est de cette idée qu'est parti l'auteur du Testament de Tastevin, roi des Pions (t. 111, p. 77-85), pour inven- ter le nom de son héros.
2. A : sounent. — 3. a : passez. — 4. a b : n£ ViZ pas mal. — 5. Au sens de l'infinitif. — 6. a : vostre ; b : vous. — 7. Nous avons gardé jacquette dans le sens d'habit. — Voir sur le Jacques du xv*" siècle, René de Belleval, le Cos- tume militaire des Français en 1446 (Paris, 1866, in-4, note 14), p. 57-8. — 8. L'homme du peuple, le paysan.
1 i6 Le Resveur
Dieu tout puissant nous vueille donner paix ; En France, nous en avons besoing, Et qui veult la guerre qu'on luy dye : « Paix, Taisez-vous ; allez vous en au loing ; L'en vous donra tel coup sus le groing Que l'en vous fera tantost bien tayre » : Celuy a pesché qui n'avoit nulz retz ^.
Tant d'aultres gens de mestier ay laissez, Dont je n'en fais point de mencion -; Les ungs si ne sçauroient jamais cessez De faire quelque contemption ; Les aultres sy ^ n'ont rémission Nen ^ plus qu'auroit ung chat d'une souris : Tel sy faint de plourer qui faict soubzris.
Tristes, desloyaulx en toutes sortes Trompeurs, cavilleurs^, gens affamez, Mocqueurs, flateurs, jangleurs qui raportez, Et toutes gens qui sont mal famez, Venez, car vous estes reclamez; Comparoistre vous fault en personnes ; Tel n'a pas ung blanc que tu rençonnes *'.
Quoquins, belitres "^ et belitresses, Tous ceulx si ont aujourd'huy le temps ; Argent ont de maistres et maistresses ; Le plus souvent ne sont pas contens ; Aux assemblées sont tousjours à temps,
I. Facétie, équivoque sur le mot pécher. — 2. b : mention. — 3. b : ji. 4. Nen pour non, comme plus haut l'en pour l'on. j . Trompeurs, sophistes ; lat. cavillatores. 6. B : rensonnes. — 7. b : belistres,
AVEC SES ReSVERIES. II7
Et Dieu sçait comment ilz font leurs Pacques ; Au souper les verrez jouer es blouques.
Maronniers ', Naulonniers et gens de feu Tousiours si ne font que rançonner - ; Souvent ay ouy parler du bon feu Roy ^, que telz gens n'osoyent mot sonner ; Maintenant vous feriez massonner Mayson au font d'aultruy*, vueille ou non : Tel ne doibt mal faire qui a bon regnon.
Tant de larrons vont parmy la ville De quoy l'en ne faict point de compte ; Le monde est maintenant si habille En recepte et faict de compte L'en ne congnoist plus Roy de Conte ; Trésoriers si ont aujourd'huy le bruict : Tel plante l'arbre dont n'en voit le fruict.
Que dictes vous d'ung gros rouge museau
1 . Mariniers (Nicot). Il ne faut pas les confondre avec les Marones, Matrones ou Marucci, reste des Sarrasins éta- blis dans les Alpes, dont a parlé Rabelais dans la Panta- gruéline Pronostication : « les Gryphons et Marrons des montaignes de Savoye, Daulphiné...», m a\-ec\ts Marranes, appellation méridionale des familles issues de Juifs. Cf. Du Cange, ad verbiim, Ménage, Dict. éiym., éd. Jault, II, 180, et Francisque Michel, Histoire des races maudites, 1847, II, p. 96. Maronnier veut toujours dire marinier ou matelot, ainsi Brunetto Latini dans son passage sur la boussole : « Et por ce nagent li maronier aux estoiles et à lor ensengne qu'il usent, que l'onapele tramontaine » ; ch. 114, f" js verso, n° 7066; le n" 7067 donne « li mari- niers » ; Paulin Paris, Manuscrits de la Bibliothèque royale, IV, }6o.
2. B : renconner. — 3. Probablement Louis XII. — 4. B : d'autruy.
1 18 Le Resveur
Qui ne bouge de la Taverne? A le voir il semble fort un méseau ' ; Je ne sçay moy qui le gouverne ; Auprès d'ung four il s'entr'iverne ; C'est pour mieulx faire sa pénitence : Voluntiers tel crye qui pas ne tence.
Filles perdues, au Bourdeau adonnées, Que. ne pensez-vous à vostre faict ? Cuydez vous estre de Dieu pardonnées - Que pénitence vous n'ayés faict ! Emprès le fait il fault le deffaict ; Aultrement en Paradis vous n'irez : A telz devez argent, que luy nyrez.
Quant est du Maistre de la Monnoye, Que vous en semble, qu'en 3 dirons nous ? Jamais ne mengera de mon ouaye; C'est ung homme qui s'enfuyt de nous. Il le fault prier à deux genoux ; Aultrement '* n'aurions point de cliquaille : Tel porte bourse qui n'a pas maille.
Mais où est maintenant maistre Jehan de Meung^, Mollinet*', Meschincf^ et Crétin 8?
I. Lépreux ; b : museau. — 2. a b : pardonnez. — 3. B : que. — 4. b : autrement.
5. Jean de Meun, l'un des auteurs du Roman de la Rose, né vers 1280.
6. Jean Molinet, l'auteur du Temple de Mars, etc., mort en 1507.
7. Jean Meschinot, l'auteur des Lunettes des Princes, né à Nantes vers 1420, mort le 12 septembre 1491.
8. Guillaume Crétin, l'auteur des Chants royaulx et des Chroniques de France. Les biographes, se fondant sur un
I
AVEC SES RESVERIES. II9
En terre sont pourriz, mais t'est tout ung
En Paradis ilz sont pour certain ' ;
Sy parlent là Françoys ou Latin ;
Je n'en ditz mot pour ce que riens n'en sçay :
Ung jour nous fauidra tous faire l'essay.
Qu'est devenu Monseigneur de Sainct-Jelès% Et aussi maistre François Villon 3? Ses deux seigneurs cy voulentiers ge lez Feroys escripre de vermillon' Et ung aultre maistre de biilon, Dont je ne sçay comment il s'apelle : Tel vient disgner que pas on [n'Jappelle.
passage du Champ fleury de Geofroy Tory (f. iiij), le font mourir vers 1525, mais notre pièce, qui est probablement antérieure à cette date, nous permet de penser que l'année de la mort de Crétin doit être rectifiée. Le libraire Jean Saint- Denys, qui publia vers i s 20 (Lottin ne cite ce libraire qu'avec la date de 1 521) la première édition des Chants royaulx, dit qu'ils sont l'œuvre de « fea de bonne mémoire » Guillaume Crétin. La même mention se retrouve sur le titre du recueil « revu et corrigé à la grand diligence et poursuyte de noble homme maistre François Charbonnier, vicomte d'Arqués », pour lequel le libraire Galliot du Pré obtint un privilège le 16 mars 1526 [1527]. — On a dit que Crétin n'était qu'un surnom et que le vrai nom de ce poète était Guillaume Dubois. C'est une erreur ; Dubois n'est au contraire qu'un surnom tiré du bois de Vincenncs. Guillaume Crétin exerça les fonctions de trésorier à la Sainte-Chapelle du château, avant d'être chantre à la Sainte-Chapelle de Paris. Voy. Goujet, Bibliothèque française, t. X, pp. 17-32.
1. A : sert in ; b : certin.
2. Octavien de Saint-Gelais, évêque d'Angoulême, auteur du Séjour d'honneur et d'autres poésies, né en 1466, mort en I J02.
3. Villon mourut entre 1480 et 1489.
4. C'est-à-dire en rubrique, en encre rouge pour en faire mieux voir le nom.
120 LeResveur
Aujourdhuy il n'est science que de !oix; Aussi l'en ne ' voit que légistes. Il me semble que, partout où je voys, Je ne vois point d'évangelistes ; Geste science est pour les mistes -, Non pour 3 Advocatz, ny Secrétayres ; Chascun ne sçet pas ses '' secretz tayre^.
Sy chascun pensoit bien fort à son cas Et que partout il mist bon ordre, Pas ne mengeroient tant les Advocatz ; On les garderoit bien de mordre ; Aller on les feroit en ordre Comme Cordeliers en procession '^ ; De recepvoir sont tous en possession'^.
Hermites, qui vivez de rassines Et qui ne beuvez jamais de vin, Il ne vous fault point de médecines, Car vous n'avez point vostre cueur vin ; Gardez-vous de quelque éparvin ^; Le Dyable est aujourdhuy fin enfent : Place est prinse que point l'on ne defFent^.
Que dirons nous de ces chates-mittes '"
1. B : /e.
2. Pour les prêtres. Rabelais a employé plusieurs fois le mot (livre III, ch. xlvhi) quand Gargantua parle des prêtres qui arrivent à marier les filles contre la volonté de leurs parents. C'est le latin mysta ou mystes, ou grec (AÛaxr,;, le prêtre ou l'initié aux mystères.
3. B : point. — 4. A : ces. — 5. a : îayres ; b : taires. 6. A B : processions. — 7. s : possessions.
8. Tumeur qui vient au jarret des chevaux.
9. B : deffend. — 10. a: chates mictes.
AVEC SES RESVERIES. 121
Qui n'ayment ny Dieu ny sa mère ;
Leurs robbes sy sont mengez de mittes ' ;
Hz ressemblent une Chimère ;
Jamais ne veirent leur grammaire
Et si se veuHent mettre à prescher ;
Tel craint l'eau qui veult- bastir prèz Cher.
Parler fault de gens de toutes aages-, Gens qui sont vieulx et gens décrépis ; Tous ceulx sy sont maintenant tous saiges, Ou trestous folz, qui est bien du pis; Vieilles gens sont tousjours acropis Et ne servent que le feu atizer : Tel porte l'arc qui n'en sçauroit tirer 3.
Jeunes gens de trente à quarante ans, Et de vingt et cinq jusques à trente, Volentiers '< ilz ne sont pas contens Qui jamais ne verront ou trente^. Il ne fault qu'une fiebvre" iente Pour les mettre du tout jusqu'à la mort : Tel se joue à son chien qui le mort.
Après qu'auray de trestous bien parlé, A la fin il me fauldra tayser " ; J'ai bien regardé par long et par là ; Encores ne me puis appaiser. Si me fault-il tous mes maulx poyser Et en faire grosse diligence : Pas n'est ennemy qui tousjours tence.
I. A ; mictes. — 2. !mp. : ne veult.
3. « User » rimerait mieux. — 4. b : Voulentiers. — 5. Est-ce Outrante pour Otrante, la ville d'Italie ? — 6. b : fièvre. — 7. b : taiser.
122 Le Resveur
Prendre congé me fault de Jeunesse, Je le congnoys bien à cest heure^, Et m'en aller bien tost à la messe ; Rien ne m'y vault faire demeure. Respit je n'auroys pas une ' heure, Et pource suys en toutes manières Délibéré desrober prières.
Pendant que sommes en ce monde cy, Il fault faire nostre saulvement^. Et aussi en ce bon temps que voicy Requerre le debvons doulcement; RefFusez n'en serons nullement, Et jamais ne le fault désobéyr. Pource à Dieu presserez d'obéyr.
Messeigneurs, qui ceste Resverie verrez, Je vous pry les faultes excusez ; Je suis certain que prou en trouverrez ; Ne vous en plaignez ^ à voz Curez : De rechief vous pry ne m'encusez Entre vous, qui point mon nom ne scavez ; C'est ung resveur ; laissez le là resver.
BALADE.
u
ng grant Docteur, non pas saige ■*, Leuther''' est ainsi nommé ;
I. A B : ung. — 2. B : sauvement. — j. a : plaignez.
4. B : sage, et de même de toutes les rimes en aige. — 5. B : Lheuter. C'est en 1520 que Luther publia son livre sur la papauté et brûla solennellement la bulle du pape. De cette année date la grande réputation du réformateur.
AVEC SES ReSVERIES. 123
Du grant Diable le messaige Partout il est renommé ; A gasté, enfentommé ^ La très vraye Loy Chrétienne. Qui y croyt soyt- assommé ; Certes ce n'est pas la mienne.
Ouvert il a ung passaige, Qui breef sera consommé ; Garde n'avez que la saige* ; De dormir suys"* assommé ; Quant bien aurez tout sommé •', Il n'a faict œuvre qui tienne, Et je vous dis, non sommé *" : Certes ce n'est pas la mienne.
Ce Leuther est du quart aage, Jamais ne fust confirmé, Ou du pays de Cartaige Ne sçay qu'il l'a reclamé ; Il est fol d'avoir femme ^ La Loy qui n'est pas certaine ; Si g'y crois, que soye flammé ; Certes ce n'est pas la mienne.
Jésus, tu es si bien famé Par tout as Court souveraine ;
1 . Le mot enfantômé est encore usité à Bayeux avec le sens d'ensorcelé. Voy. Pluquet, Contes populaires, Préjugés, Patois, Proverbes, Noms de lieux de l'Arrondissement de Bayeux, p. 69.
2. B : soit. — 3. Pour que je ne le sache. — 4, B : suis. — 5 . B : tout consommé. — 6. Sans qu'on me le demande, sans en être sommé. — 7. D'avoir famé, d'avoir donné du crédit à une nouvelle croyance.
124 Le Resveur
La foy de ce t'a famé ; Certes ce n'est pas la mienne.
Jésus Maria.
Mon Dieu, vueillez tous mes faitz conduyre, Mon sens et mon esperit garder, Affin que je puisse bien desduyre Tous mes péchez, et puis m'amender. A toy veulx louenge sans tarder Rendre comme à celuy que je doys, Et pour ce conduys l'œuvre que je foys.
Adam, qui fut nostre premier père. Mengea du fruict à luy deflFendu ; Eve, qui fut aussi nostre mère, Avoit de Dieu le mot entendu. Le morceau a esté cher vendu ; Dieu en a faict la réparation ; Il y pert, partout en est mention.
Seth, qui fut de nostre père Adam filz, Apres son père fut le nostre; De luy il en vint de bien grans prouffitz' Car Dieu en yst, et si a oultre, Chose vraye comme patenostre, Il sera celuy qui nous eslira - ; J'en croy Maistre Nicolle de Lyra^.
1. B : proffitz.
2. Qui nous choisira, qui nous jugera au Jugement der- nier.
} . Nicolas de Lyre, célèbre théologien catholique, issu, dit-on, d'une famille juive, naquit vers 1270, à Lyre,
AVEC SES RESVERIES. 12$
Après luy vient Noé, nostre père, Qui fist l'arche pour le déluge ; De l'ung de ses ' filz eust vitupère ; Dieu en a esté le grant juge. L'arche fust es bestes refuge Et à luy, sa femme et ses enfans ; Celuy qui entra premier eust bon sens.
En l'arche de Noé n'estoient que huit- Noé, sa femme et six enfans ; De ces ^ huyt tout le monde en ensuyt ; II n'est que les trespassez absens. Gens aujourd'huy sy '' sont bien sans sens Qui ne cognoissent d'ont son*, tous venuz ; La terre nous a jà tous retenuz.
Que sont devenus ^ tous les Empereurs Et tous les Sénateurs de Romme? Que sont devenus tous ces grans Docteurs Et tous ces** Clercs, que point ne nomme? Tout s'en est allé, femme, homme ^, Et trestout s'en yra à la parfin, Les ungs bien saoulz, les aultres mors de fain.
Mais où sont allez tant de gens de bien A qui nous sommes tous tant tenuz? Respons moy hardyment : « Je n'en sçay rien. » Jamais ne les viz ^ ny ne congnuz^ ;
bourg situé près d'Evreux, et mourut à Paris le 2j octobre 1340. La plupart de ses ouvrages furent publiés dès les premiers temps de l'imprimerie.
I. A B : ces. — 2. B : huyt. — 3. a : ses. — 4. a : si. — 5. B : devenuz; de même deux vers plus loin. — 6. Imp. : ses. — 7. B ; et homme. — 8. b : veiz. — 9. a : congneu.
126 Le Resveur
» S'ilz ont esté bien entretenuz,
» Je ne vous en sçauroye riens que dire. »
Pensons-y, car je ne voy que rire.
Petit enfant qui viens en ce monde Avoir te fault de la misère ; Ta teste ne sera tousjours blonde ; Aulcunes foys la fauldra rayre. Les ungs si te vouldront retraire Affin de tes biens avoir la garde : Ckascun a son prouffit sy ' regarde.
Cathon. Quod nova testa capit"^, etc. Il fault bien chastier tous jeunes enfans Devant qu'ayent grant congnoissance ; Attendre ne fault pas qu'ayent grant sens, Vous n'en auriez la jouyssance. Et pourtant il fault qu'on s'avance Les courriger •*, car le ply qu'ilz prendront En jeunesse, jamais ne le lairront.
2. Nous ne trouvons pas ce passage, ni celui qui com- mence par les mots Patere legem dans aucune des éditions des Distiques de Caton que nous avons consultées, même dans le volume de M. Zarncke: Der deutsche Cato (Leipzig, i8j2, in-8). Pour les bibliographes qui ont catalogué les nom- breuses éditions de ces distiques, et pour les éditions annotées, on peut voir Harles, Brevis Notitia litteratur£ roman<e, Leip- sick, 178S, in-S", p. 697-701, et SuppUmerda ad breviorem Notitiam, Leipsick, 1801, p. 342-3. — Le Quod nova texta capitz évidemment le même sens que le versd'Horace(£/'(Jf. lib. I, ep. 1. 2, v. 69-70) :
Quas semel inbuta recens primum provabit odorem Testa diu...
}. B : corriger.
AVEC SES ReSVERIES. I27
Aujourd'huy en nul ' ne se fault fier, Sinon à Dieu et à ce qu'on tient. Regardez moy ; vous 2 verrez ung Greffier Qui tient gravité plus qu'ung qu'on tient Bien saige et qui bien se contient Entre gens de grande auctorité-^ : Un fol est bien souvent tost irrité.
Aristote. Componitur orbis, etc.-^ Les Roys doibvent donner bons exemples, Car le monde aujourd'huy les suyt ; Hanter ilz doibvent souvent es temples Affin d'acquérir tousjours bon bruict ; Par ce moyen Dieu leur donra fruict : Qui régentera tousjours après eulx ; Dieu nous doint •' paix, et serons bien heureulx.
Ovide. Omnia sunt hominum, etc.*^ L'heur et la félicité du monde Pent en ung petit fillet menu, Et aujourd'huy chascun si se fonde
I. A b: nully. — 2. b : vour. — 3. a : aucthorité.
4. Il y a dans h Métaphysique d'Aristote. livre XII, chap. Vil, tout un développement qui se termine par : « Tel est le principe auquel sont suspendus le Ciel et la Nature », et en s'en tenant aux mots cités on pourrait croire que le Rêveur s'y référait. Il est plus probable qu'il pensait au vers scolastique
Régis ad exempiar totus componitur orbis,
qui peut être mis au compte d'Aristote dans ces recueils de sentences versifiées si nombreux au moyen-âge.
5. A : doit.
6. Omnia sunt hominum tenui pendentia filo,
Et subito casu quae valuere ruunt.
Ex Ponto, lib. IV, epist. III, v. 3J-6.
128 Le Resveur
A aquérir ^ ung groz revenu ;
Tout si s'en yra d'ont est venu ;
De ce monde cy riens n'emporterons,
Sinon les biens et maulx que nous ferons.
Ovide. Dum fueris felix -. Tant que seras en ce monde heureux, Des amys auras au grant nombre, Mais, si d'aventure demoure' reux'', De tes amys perdras tost l'ombre ; Pas ne te feront grant encombre, De toy seront tantost tous eslongnez ; Amys sont aujourd'huy embesongnez.
Aristote. Virtuti perfede, etc. Ung homme povre qui est vertueulx Est tousjours beaucoup plus à priser Que n'est ung riche qui est vicieulx. Et pour ce fault-il bien adviser A la parolle que vous direz. Avant qu'el sorte de vostre bouche, S'il y a personne à qui touche.
S. AUGUSTIN. Quisqiiis"' amatdictum, etc. Toute personne qui veult detracter D'aultruy *"' la personne absente. On luy doibt ' dire : « mon amy frater, » Taysez vous pour l'heure présente ;
1. B : acquérir.
2. Trist., lib. 1, 9, v. 6-7 :
Donec eris felix, multos numerabis amicos ; Tempora si fuerint nubila, solus eris.
3. B : demeure. — 4. Coupable, de reus. — 5- b: QM'- quis. — 6. B : D'autruy. — 7. b : doit.
AVEC SES ReSVERIES. \2Ç)
» La compaignie n'est pas contente » D'ouyr^ telles parolles prouferez ; » Si parlez plus, aller nous en ferez. »
Orace : Invidus alterius-. L'envieulx du bien d'aultruy se'' marrist; Il luy semble que point ne mourra ; Du mal d'aultruy bien souvent il s'en rist, Pensant que tousjours si demourra. Ung jour vendra, pas ne demourra, L'heure qu'i luy fauldra d'icy partis; De cela sommes trestous advertis.
S. AUGUSTIN. Inquietum est cor meum. Seigneur Dieu, mon cueur et ma volunté '• N'aura repos que sera en toy ; Jamais je ne seray bien contenté Que n'ayez eu grâce de toy. Et pour ce, mon Dieu, arreste toy. Vers moy pardon veulx-tu me pardonras^; Se prendray de cueur ce que me donras.
Omnia pretereunt'\ Toutes choses passent, fors aymer Dieu ; C'est ung amour qui dure sans fin. Si bien tu l'aymes, tu auras le lieu De Paradis, et à la parfin Iras lassus et, pour faire fin. Tu seras tousjours homme immortel ; Or me ditz se'^ vis jamais amour tel.
I. B : D'ouïr. — 2. Hor., Ep. i, 2, 57 :
Invidus alterius macrescit rébus opimis. 3. A B : ce. — 4. B : voulenté. — 5. b : pardonneras. — 6. B : prêtèrent. — j. a b : ce.
P. F. XI 9
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Le Resveur
ViRGiLLE. Labor omnia vincit^ . Par très-grant peine et grant labeur On vient au dessus d'ung affaire. Virgille le dict ; c'est ung bon acteur, Et pour ce nous le fault tous croyre ; Mettons tous cecy en mémoire Pour ung aultre - foys nous en ayder : Tel point ne voit qu'il fault souvent guyder.
Je suys très fort esbahy comme Dieu A voulu pour nos maulx endurer, Veu qu'en toute place et en tout lieu Contre luy ne fons^ que murmurer; L'en n'entent ^ aujourd'huy que jurer ; Ce sont les plus beaulx motz qu'on peult dire ; Telz pensent que Dieu ne leur peult nuyre.
L'en dit qu'en Paradis faict ^ si beau Jamais l'en n'y a ny soif ny faim ^ ; Il nous y fault aller trestous tout beau; Partir fault de bon heure, afin De voir" de Paradis le Daulphin; C'est celuy qui trestous nous a racheptés ; Qui veult y aller il se fault actes ^.
D'une chose enquérir me vouldroye, C'est comme Dieu puist tout gouverner ;
1. Ceorg. I, v. 14J-6:
Labor omnia vincit
Improbus et duris ingens in rébus egestas.
2. B : autre. — • 3. Au sens de « nous faisons »; la con- traction se fait encore dans le langage populaire. — 4. B : entend. — 5. b : fait. — 6. a b -.fin. — 7. b: veçir. — 8. Il se faut hâter.
AVEC SES RESVERIES. 1 3I
Il est partout, il fault que je lecroye, Pour l'ung pugnir, l'autre pardonner ; De ce ne se fault estonner ; C'est le créateur de tout le Monde; En luy gyst la foy où je me fonde.
Catho. Mitte archana, etc.' Pour quoy t'enquiers-tu- des segretz de Dieu, Veu que ce n'est à toy les^ sçavoir? Il te semble advis que ce soit jeu Et que ne doit à nuUuy '• challoir. Cathon dit ung mot digne de louer ; C'est Mitte archana, et cetera ^ ; Incontinent ce mot dit, se tayra.
Cathon. Virtatem primam ''., La première vertu et plus grant, C'est qui scet bien sa langue taire ; Celuy est prouchain ^ de Dieu bien avant Qui la scet s vers luy bien retraire. Cathon ne dit pas du contraire ; C'est celuy qui a tous ces beaulx motz ditz ; Ceulx qui ne le croyent sont tous bien maulditz.
Cathon. Patere legem, etc. Ung jour, avant que l'heure fust sonnée, Il nous donna une belle loy ; C'est : « Seuffre la loy que tu as donnée » ;
1. Mitte arcana Dei cœlumque inquirere quid sit; Quum sis mortalis, quœ sunt mortalia cura.
2. A : te quiers tu, — j. b : k, — 4. b : nully. — 5. Imp. : etc.
6. Virtutem primam esse puta compescere linguam ; Proximus ille Deo est qui scit ratione tacere
7. B : prochain. — 8. b : sçait.
1 32 Le Resveur
Si tu veulx estre de gens bien loy % Je te jure ma foy et ma loy Que celuy qui te vouldra bien suyvre Mal ne fera, ou sera bien yvre.
Charité est une belle vertus ; Qui l'a, il est bien tenu à Dieu ; Il nous fault d'elle estre tous vestus, Si voulons de Paradis le lieu ; Avoir nous la fault au beau millieu^ De nostre cueur et la bien garder; Pour ce de mal faire se^ fault garder.
Justice, vous estes rigoureuse ; Nul de vous ne se veult aproucher; Vous n'estes de nulluy amoureuse ; Je ne sçay qui est vostre amy cher. Celuy ne sçet pas son nez moucher Qui a envers vous plus de crédit Qu'ung homme de bien, ainsi que l'en dit.
Miséricorde, ma doulce Dame, Je vous retiens mon advocate ; Mais que soyez pour moy, n'ay peur d'ame-* ; Asseuré suys que l'en [ne] me bâte; Je ne crains du Diable la pâte; Face tousjours du pis qu'il pourra, En Enfer est et là il demourra.
S. Jehan. Qui sequitur'' me, etc. cap. viii [v. 12]. Qui me suyt ne va point en ténèbres Car il aura lumière de vie,
I. Singulière manière de modifier le mot loué. — 2. b : meillieu. — }. a b : ce. — 4. b : dasme. — 5. b : sequituer.
AVEC SES RESVERIES. 1^^
Et pource, amy, quant tu célèbres ', Tu - suys celui qui te baille vie. Garde toy bien que point ne desvie, Car qui veult mal faire ne veult le jour ; Chascun ne chomme des fastes le jour.
S. Mathieu. Quid prodest homini, c. xvi [v. 26J. Dictes moy que proffite ^ à l'homme D'avoir gaigné trestout le monde, Et que sa pouvre '' âme soit en somme Là bas en abisme parfonde.'' L'Evangille où je me fonde C'est Monseigneur sainct Mathieu qui le dit ; Qui le contredit est bien r.auldit.
S. Mathieu. Vos estis lux, etc. c. v [v. 14J. Sainct Mathieu dit que gens d'Eglise sont Les lumières à tout le monde. Et puis dit : « La cité qu'est sur le mont » Ne peult estre mussée », et fonde Là une question profonde, Laquelle Docteurs pourront desduyre ; Dieu si nous vueille là sus tous conduyre*'.
S. Jehan. Ego sum partis vivus, c. vi [v. 48]. « Je suis », ce dit Dieu, « le vray pain de vie ; » Celuy qui de ce pain mengera » Point ne mourra, mais sera plain de vie, » Et le pain que je donray sera » Ma chair. » Sainct Jehan dit, ainsi sera; C'est l'Evangille, il la fault croyre ; Mettre il fault cela en mémoire.
I. Au sens de dire la messe, — 2. b : Je. — 3. b : prouffite. — 4. B : povre. — 5. b ; dcsduiie conduire.
134 LeResveur
s. Jehan. Hoc est preceptum, c. xxv'. [v. 12' Dieu dit : « Cecy est mon commandement » Que vous vous aymyez - ung chascun » Ainsi que vous aymez bonnement, » Sans en estre particuliers d'ung. » Mes amys, gardez vous, soyez jung De péché, car à Dieu trop il desplaist ; Faisons ce que Dieu dit, puisqu'il luy plaist.
S. Mathieu. Ecce ego mitto^ c xi, 'v. loj Sainct Mathieu dit que Dieu nous envoyé Ainsi que les ouailles entre les loups ; Pour ce fault estre prudent et c'on voye Comme le serpent faict, qu'est tant lous, La columbe, qui est oysel doulx ; Les deux nous monstrent que debvons faire; Laissons tout œuvre pour cest affaire.
S. Luc. Nichil enim opertum est, cap. xii jv. 2. Il n'est segret qui ne soit révélé Ny chose cachée qui ne soyt sçeue ; Ce qu'aurez dit ne sera pas selé; Au plain jour il sera mis en veue. Mieulx il vault avoir la langue mue Que de trop parler et de trop dire ; C'est dangier de se ^ charger trop d'ire.
Penser nous fault à la fin de noz jours Et adviser que nous deviendrons; La Mort si s'aproche fort des fauJxbours ; Elle nous tient de près aux talions ; Sonner a faict trompettes, clayrons ^ ;
I. A : v. v; B : XV. — 2. b : aymez. 3. A s : «. — 4. B : clairons.
AVEC SES RESVERIES. I35
J'ay peur que l'assault nous vueille donner; Dieu sy ^ nous vueille trestous pardonner.
Foy faict chrestiens en Paradis aller, Et Espérance si les conduict; Il n'est possible de point l'eschaller^ Ne d'y entrer avec saufconduict ; Pour y aller, faire fault ce que duict; Aultrement on n'y pert que sa peine; Dieu nous l'a rachepté à grant peine.
Pour trespassez fault faire prière ; Nous y sommes trestous bien tenuz ; Aller nous fault tous à la l'jmière, Petiz et grans, tant vieulx que chanuz ^ Pardon demander et, testes nudz : La requeste faicte, ne fault hober'' Voir sy '' Paradis pourrons desrober.
Mes amys, faire fault pénitence ; Pensons d'aller tous en Paradis ; Je vous pry, chascun de nous s'avance ; Escoutons Dieu et faisons ses ditz. Requérons luy pardon ; entenditz^ Retourner il pourra sa balance, Et pour Dieu chascun de nous y pense.
I. B : si. — 2. Escalader.
3. Chanu, chenu, vieillard décrépit, lat. canutus. — Cette gradation entre les vieillards et les chanus se retrouve dans ce Recueil, t. IV, p. 244:
Mesmes ung tas de chanus et vieillards.
4. Remuer, bouger.
5. B : i(". — 6. Entandis, pendant ce temps.
136 Le Resveur
Douter il nous fault son grant Jugement Et avoir peur de la sentence ; Bien heureulx est celuy qui saigement Recogite bien sa conscience ; On ne sçauroit aprendre science Si prouffitable comme ceste-cy ; Cessons